Sous le règne de Charles X, une plante venue d’Amérique du Sud débarque discrètement dans le sud de la France pour égayer les bassins d’agrément et les aquariums des maisons bourgeoises. Deux siècles plus tard, cette même plante coûte des millions d’euros aux collectivités, colonise des centaines de kilomètres de cours d’eau et résiste à toutes les tentatives d’éradication. Son nom : la jussie.
À retenir
- Une décision esthétique du XIXe siècle devenue un cauchemar écologique sans fin
- Ses rhizomes s’enfoncent à 3 mètres de profondeur : un simple centimètre suffit pour repartir à la conquête
- 31 millions d’euros dépensés sans jamais pouvoir l’éliminer, seulement la contenir
Sommaire
- Une fleur jaune importée pour décorer, devenue un cauchemar écologique
- Des rhizomes à trois mètres de profondeur et une résilience quasi totale
- 31 millions d’euros dépensés, sans jamais parvenir à l’éliminer
Une fleur jaune importée pour décorer, devenue un cauchemar écologique
L’histoire commence dans les années 1820-1830, à la toute fin de la Restauration. Originaires d’Amérique du Sud, les jussies sont des plantes aquatiques introduites accidentellement dans le sud de la France vers 1830 et utilisées ensuite en ornement. elles ont été introduites accidentellement en France hexagonale dans le Languedoc, vers 1830, dans le Lez, près de Montpellier. De là, la plante ne va cesser de gagner du terrain : de là elles ont gagné la Bretagne, le sud de la France puis remontent progressivement vers le nord et l’est.
Ce qui a séduit les jardiniers de l’époque, c’est justement ce qui rend la plante si difficile à combattre aujourd’hui. La jussie peut se développer aussi bien au-dessus de l’eau qu’en dessous de sa surface, avec une fleur relativement grosse, de 2 à 3 centimètres de diamètre, qui brille d’un jaune vif très attrayant et qui a fait son succès pour l’ornement. Vendue librement en jardinerie pendant plus d’un siècle, elle a fini par s’échapper des bassins pour coloniser rivières, étangs et marais. Depuis le début des années 1990 dans l’ouest, sa prolifération s’est étendue vers le Nord, envahissant les lieux humides calmes jusqu’au-delà de la frontière belge.
Des rhizomes à trois mètres de profondeur et une résilience quasi totale
Ce qui distingue la jussie des autres plantes invasives, c’est son système racinaire. Ses racines peuvent s’enfoncer jusqu’à 3 mètres dans le sol, il suffit d’une petite partie de rhizome pour que la plante survive, et la plante se multiplie facilement par bouturage naturel. Concrètement, un fragment de tige emporté par le courant, accroché à une pelle mécanique ou même transporté par un simple canoë suffit à créer une nouvelle colonie ailleurs. La jussie a une capacité de propagation telle qu’un simple fragment de plante laissé sur du matériel pourrait atteindre d’autres milieux et former un nouveau peuplement.
La vitesse de croissance donne le vertige. Dans le Marais poitevin, où elle a colonisé de nombreux canaux et fossés, la jussie peut doubler sa masse en deux semaines et poursuivre son œuvre d’expansion jusqu’à occuper le moindre espace sur un cours d’eau. Résultat : des herbiers si denses qu’ils étouffent littéralement le milieu aquatique. Elle couvre la surface de l’eau et empêche la lumière d’atteindre les autres plantes aquatiques, qui disparaissent peu à peu, entraînant avec elles la diversité biologique animale. Sur le lac de Carcès, dans le Var, les autorités locales alertent sur un risque bien réel d’asphyxie du plan d’eau : à terme, elle risque de recouvrir une grande partie du lac et d’asphyxier le lac, avec un autre risque, celui de la décomposition qui entraîne des bactéries toxiques à la fois pour la faune piscicole et tous les usagers du lac, explique un responsable municipal.
31 millions d’euros dépensés, sans jamais parvenir à l’éliminer
Face à cette prolifération, la France a sorti le carnet de chèques. Entre 1993 et 2018, le pays a dépensé 31 millions d’euros pour lutter contre la jussie. Une somme colossale pour un résultat qui reste, au mieux, un statu quo fragile. Sur le lac de Carcès justement, une seule campagne d’arrachage coûte 70 000 euros, et il faudra désormais prévoir des opérations de déracinement tous les 2 ou 3 ans pour limiter son développement. Autant dire que la facture ne s’arrêtera jamais vraiment.
Le problème, c’est qu’aucune méthode ne permet une éradication totale. L’arrachage ne signifie pas l’éradication totale : il est impossible de se débarrasser définitivement de la jussie. Sur le lac de Grand-Lieu, en Loire-Atlantique, une opération d’ampleur avait permis de récolter en deux mois 170 tonnes de matière fraîche, compostées à l’abri de tout risque de repousse, comme le rapportait déjà Futura Sciences il y a plus de dix ans. Mais même ce genre de chantier titanesque ne fait que repousser l’échéance. Pire, il ne faut surtout pas improviser : le simple fait d’arracher sans méthode adaptée peut aggraver la colonisation, en dispersant des fragments viables. C’est pourquoi la réglementation a fini par encadrer strictement ces opérations. Depuis mai 2007, un arrêté du ministère de l’Agriculture et de la pêche interdit sur tout le territoire métropolitain le colportage, la mise en vente, l’achat et l’introduction dans le milieu naturel de tout spécimen de jussie, un texte remplacé depuis par l’arrêté ministériel du 14 février 2018.
Même la faune locale refuse de jouer les régulateurs naturels. Les animaux herbivores, canards, poules d’eau et vaches entre autres, dédaignent cette plante aquatique, ce qui laisse l’intervention humaine comme unique recours. Face à ce constat, les gestionnaires de bassins versants, comme sur la Saône ou le Doubs, ont changé de philosophie : on ne parle plus d’éradiquer mais de contenir. Un syndicat de rivière breton résume bien la nouvelle doctrine : le programme de gestion coordonnée de la jussie ne permet pas d’éradiquer la plante, ce qui est jugé impossible actuellement, mais de contrôler la densité des herbiers sur l’ensemble du bassin.
Reste une question qui dérange : pourquoi une plante interdite à la vente depuis près de vingt ans continue-t-elle de se retrouver, chaque été, dans de nouveaux plans d’eau jusque-là préservés ? La réponse tient souvent en un détail négligé, un fragment de tige resté collé sous un canoë, un morceau de racine oublié dans un seau de jardinage, transporté d’un point d’eau à un autre sans que personne n’y prête attention. La jussie n’a pas besoin de grand-chose pour repartir à la conquête d’une rivière. Un centimètre suffit.
Sources : france3-regions.franceinfo.fr | pnr.parc-marais-poitevin.fr


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