257,4 millions d’euros. Pour quoi, exactement ? Un logiciel de rédaction de procès-verbaux qui, dix ans après son lancement, oblige encore les policiers à effectuer 17 clics de souris pour enregistrer un simple fichier PDF. La Cour des comptes, dans un rapport de plus de 500 pages, pointe du doigt le logiciel XPN, destiné à la rédaction de procès-verbaux pour la Police nationale, jugé « inutilisable » et facturé 257,4 millions d’euros au contribuable. Un quart de milliard. L’équivalent du budget annuel de santé de plusieurs départements français. Pour un outil qui ne fonctionne pas.
À retenir
- Un logiciel de police qui nécessite 17 clics pour sauvegarder un simple fichier
- De 11 millions à 257 millions d’euros : comment un projet a été multiplié par 22
- Des alertes ignorées, un prestataire défaillant maintenu en place, et une gouvernance fantôme
Sommaire
- Un projet né sous une mauvaise étoile
- 17 clics pour sauvegarder un fichier : le symbole d’un désastre technique
- Capgemini, alertes ignorées, et six responsables dans le viseur
- Et maintenant ?
Un projet né sous une mauvaise étoile
En 2015, le ministère de l’Intérieur lance son projet Scribe destiné à remplacer l’ancien logiciel de rédaction des procédures pénales de la police nationale. À l’époque, le projet est envisagé comme un outil commun à la police et à la gendarmerie. L’ambition est louable : moderniser le quotidien des enquêteurs, accélérer la chaîne pénale, numériser des procédures encore largement archaïques. Le budget initial annoncé ? 11,28 millions d’euros. On en est à 257 millions aujourd’hui. Vingt-deux fois la mise de départ.
Très vite, la gendarmerie se désengage dans un climat de « chicaneries de niveau cour d’école ». Dès novembre 2016, elle se retire du projet, jugeant la fusion des deux logiciels trop risquée. Le projet se retrouve piloté par la seule Direction générale de la police nationale, sans être redéfini pour autant. C’est le premier grain de sable, et il sera fatal. Un projet conçu pour deux institutions se retrouve orphelin, sans remise à plat de son architecture, sans recalibrage des objectifs. On continue comme si de rien n’était.
L’équipe responsable de la maîtrise d’ouvrage est dirigée par des commissaires de police qui, pour certains, n’avaient aucune expérience dans la conduite de projets informatiques. La magistrate à l’origine du rapport pointe aussi « une gouvernance éclatée ayant conduit à la dilution des responsabilités ». Personne aux commandes, techniquement. Et personne pour tirer la sonnette d’alarme à temps.
17 clics pour sauvegarder un fichier : le symbole d’un désastre technique
Résultat des dysfonctionnements ubuesques : 17 clics nécessaires pour enregistrer un document au format PDF, un système incapable de traiter des fichiers de plus de 5 Mo, contraignant les utilisateurs à dégrader la qualité des images versées aux procédures, au risque de les rendre inexploitables par la justice. Concrètement, un policier qui photographie une scène de crime, tente de l’intégrer à son procès-verbal et se retrouve contraint de comprimer l’image au point de la rendre floue. Des preuves potentiellement inexploitables pour les magistrats, générées non par négligence des agents, mais par un bug structurel du logiciel censé les aider.
Les fonctionnaires fustigent « un manque d’ergonomie », des « insuffisances », des « défaillances », lesquelles pouvaient entraîner « une perte de temps pour les enquêteurs » estimée entre 30 et 45 minutes par jour par certains syndicats. Trente à quarante-cinq minutes par agent, par jour. Sur 150 000 policiers actifs, le calcul devient vertigineux. C’est précisément pour cette raison que dans les 257 millions d’euros calculés par la Cour des comptes, l’institution a intégré les coûts de développement et le « temps perdu par les enquêteurs ».
Initialement baptisé LRPPN, puis LRP/NG, puis Scribe, et enfin XPN après une relance en 2021, le projet n’a jamais vu le jour. Quatre noms différents pour le même échec. Chaque rebaptisation signe une tentative de relance, chaque relance engloutit de nouveaux crédits, et le résultat reste le même : un logiciel que personne ne peut utiliser sérieusement.
Capgemini, alertes ignorées, et six responsables dans le viseur
En 2020, la société Capgemini est considérée comme défaillante et confesse des « défauts de supervision » des choix technologiques « discutables », des « études insuffisamment argumentées et/ou travaillées », mais son contrat n’est pas rompu. Le prestataire reconnaît ses torts, et pourtant reste en place. Capgemini a reconnu avoir manqué au devoir de conseil et d’alerte, tout en percevant plus de 8 millions d’euros d’honoraires pour un outil non viable techniquement. Un contrat maintenu malgré une défaillance avérée : c’est l’un des symptômes les plus frappants de ce qu’on appelle pudiquement une « gouvernance éclatée ».
Les alertes se sont multipliées tout au long des évolutions du projet, via notamment de multiples tracts syndicaux. Un premier audit flash de la Cour des comptes en juillet 2022 concluait déjà de façon accablante, la juridiction y voyant « l’exemple même d’une conduite de projet défaillante ». Trois ans plus tard, l’ordonnance de règlement enfonce le clou avec 500 pages de réquisitoire. Six personnes sont mises en cause : deux anciens directeurs généraux de la police nationale, deux anciens secrétaires généraux du ministère de l’Intérieur, un conseiller « technologies » de la police et un général de gendarmerie anciennement chef du Service des technologies et des systèmes d’information de la sécurité intérieure.
Le comité de coordination, censé se réunir chaque mois, ne l’a été que cinq fois jusqu’en 2017, et plus aucune réunion n’a été tenue par la suite. Une instance de pilotage qui disparaît silencieusement, sans que personne ne s’en émeuve officiellement. C’est peut-être là, dans cette réunion qui n’a jamais eu lieu, que se loge la métaphore la plus juste de tout ce gâchis.
Et maintenant ?
Le logiciel doit faire l’objet d’un remplacement qui ne devrait pas survenir, selon la Rue Cambon, avant le troisième trimestre de l’année 2028. Une échéance que les magistrats financiers eux-mêmes qualifient d' »ambitieuse ». En attendant, les policiers continuent de composer avec des outils obsolètes. Le logiciel ignore même la réforme des gardes à vue de juillet 2024, ce qui signifie que les procédures courantes doivent être adaptées manuellement, à la main, par des fonctionnaires déjà surchargés.
La Cour des comptes recommande désormais de s’appuyer sur le logiciel de la gendarmerie, qui lui fonctionne, pour relancer le projet. Ce même logiciel de la gendarmerie dont la police avait refusé de se rapprocher en 2016 par rivalité institutionnelle. Dix ans, un quart de milliard d’euros, et l’on revient au point de départ. Ce fiasco n’est pas un cas isolé : après Louvois (la paye des militaires) et Sirhen (le logiciel de RH de l’Éducation nationale), l’État accumule les naufrages informatiques à neuf chiffres, sans que les mécanismes de contrôle ne parviennent à enrayer la spirale avant que la facture ne devienne indécente.
Sources : usine-digitale.fr | yenisafak.com


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