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La forteresse nord-américaine, un danger pour le Canada

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Pour obtenir l’agrément du président américain au renouvellement de l’accord de libre-échange, le premier ministre Mark Carney peut-il s’engager à construire une forteresse nord-américaine dont le principe même entre en contradiction avec sa volonté d’assurer plus d’indépendance du Canada envers le géant du Sud ?

À deux reprises en mai dernier, Mark Carney a insisté sur l’intérêt qu’il portait à bâtir avec les États-Unis une forteresse nord-américaine dans certains secteurs. Lors d’une allocution prononcée devant les participants au Sommet mondial sur l’action, il a tendu la main à Washington en affirmant que « le Canada reste ouvert à une intégration plus poussée, y compris des options pour une forteresse Amérique du Nord dans certains secteurs. Et pour être clair, ces offres sont sur la table. Mais si cette voie n’est finalement pas possible, nous investirons massivement dans de nouveaux marchés et produits ». Une vingtaine de jours plus tard, il a répété sensiblement la même chose devant l’Economic Club de New York.

À première vue, ériger une forteresse nord-américaine afin de contrer la concurrence souvent déloyale de certains pays peut sembler une bonne idée et en réjouir plusieurs. Il n’en reste pas moins que le message envoyé par le premier ministre contient son lot d’ambiguïtés. Quels sont ces secteurs dont il parle ? Au cours d’une négociation avec un partenaire aussi puissant et capricieux que sont les États-Unis, quelles seront les concessions que le Canada devra faire pour le satisfaire ? Washington pourrait-il lier la conclusion d’un accord de commerce à une plus grande intégration en matière de défense ?

La petite phrase de Carney a fait vivement réagir au Canada anglais, où plusieurs personnalités politiques et économiques se sont exprimées dans les tribunes des journaux.

L’ancien ministre libéral des Affaires étrangères Lloyd Axworthy n’a pas caché son inquiétude face à un concept dont l’effet pourrait être une perte de souveraineté pour le Canada. L’ancien ministre de Jean Chrétien ne craint pas la coopération avec les États-Unis. Elle est absolument nécessaire, en matière tant économique que militaire. Toutefois, pour lui, « la vraie question est de savoir si les formes émergentes d’intégration, en particulier celles qui sont numériques et technologiques, pourraient progressivement déplacer le pouvoir de décision pratique des institutions canadiennes sans que les Canadiens en saisissent pleinement les implications ».

La perte de contrôle du Canada sur les mécanismes assurant l’indépendance des décisions prises par son gouvernement et ses institutions n’est pas une vue de l’esprit. Lloyd Axworthy l’entrevoit clairement. « Le risque le plus important est la dérive graduelle : une expansion progressive des systèmes intégrés et des infrastructures partagées qui ont pour effet de réduire lentement la marge de manœuvre du Canada pour prendre des décisions indépendantes, sans aucune discussion publique claire sur la direction que prend le pays », écrit-il.

Nous revenons donc à la question singulière que se pose ce pays depuis l’émergence des États-Unis comme seule superpuissance : comment être distinct face à un tel géant ? En 1965, dans un essai percutant intitulé Lament for a Nation, le philosophe canadien-anglais George Grant accusait les élites libérales et les gens d’affaires d’avoir détruit le Canada en acceptant sa lente satellisation par le puissant voisin américain, par choix ou par distraction.

Si le coup de gueule de Grant eut un large retentissement dans les milieux politiques et intellectuels canadiens-anglais, il a fait l’objet 20 ans plus tard d’une traduction en français (Est-ce la fin du Canada ?) préfacée par l’ancien ministre péquiste Jacques-Yvan Morin. Celui-ci avertissait les Québécois contre les dangers de l’américanisation, en rappelant que l’attractivité du modèle technologique, idéologique et économique américain représentait « la force la plus radicale allant dans le sens de l’homogénéisation du monde », citant Grant.

Mark Carney est parfaitement conscient du danger lorsqu’il entend le président Donald Trump dire que les Canadiens seraient plus riches, plus heureux si leur pays devenait le 51e État américain. Il en est tellement conscient qu’il n’a pas hésité, en mars 2025, à rappeler aux militants libéraux que « les Américains veulent nos ressources, notre eau, nos terres, notre pays. Réfléchissez-y. S’ils réussissent, ils détruiront notre mode de vie ». Il en a rajouté une couche à Davos cette année dans son plaidoyer pour une plus grande indépendance envers les États-Unis.

Alors, est-il bien prudent d’offrir aux Américains la possibilité d’ériger une forteresse nord-américaine dans certains domaines ? Le premier ministre a un devoir de clarté envers les Canadiens. Il faut qu’il dise le plus rapidement possible ce qu’il entend par cette offre faite aux Américains et ses conséquences pour le pays et pour la population.

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