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La fin du PEQ fragilise aussi le milieu des arts

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Pavlo Khmara est un violoniste virtuose. Avant la guerre, il a joué à l’Opéra national de l’Ukraine — pendant 18 ans. Il est arrivé au Québec il y a trois ans et a travaillé un an comme livreur Amazon, le temps de se poser. Depuis, il a joué ici avec l’Orchestre classique de Montréal et l’Orchestre Nouvelle Génération. Entre autres. Il parle le français, l’anglais, l’ukrainien, le russe et un peu l’allemand. Mais M. Khmara devra recommencer sa vie ailleurs, car il ne peut plus rester au Québec en raison des changements apportés aux programmes d’immigration. Il n’est pas le seul. Dans le fragile milieu des arts d’ici, ils sont nombreux à devoir partir. Examen.

À l’École de danse de Québec, l’abolition du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) touche huit employés. Au Théâtre Aux Écuries, à Montréal, c’est trois. Le Théâtre Bluff, lui, est à risque de perdre sa responsable à la coordination (qui gère aussi les tournées), alors que 104 représentations à l’étranger sont prévues cette année. Et former pleinement une recrue prendrait au moins 18 mois, selon la compagnie de théâtre jeunesse.

D’autres exemples ? L’École nationale de théâtre du Canada craint pour ses élèves étrangers, tant actuels que futurs. « Notre école accueille environ sept nouveaux élèves internationaux par an », chiffre la directrice, Fanny Pagé. Ces étudiants s’intègrent à la communauté artistique d’ici pendant leurs études, développent un réseau professionnel et s’engagent dans la vie culturelle du Québec et du Canada.

L’abolition du PEQ comme voie d’accès à la résidence permanente a des conséquences majeures sur les étudiants de l’école. « Plusieurs d’entre eux quitteront à la fin de leur formation malgré leur parfaite maîtrise du français, leur intégration réussie et leur désir de poursuivre leur carrière ici », indique Mme Pagé.

Au premier trimestre de 2026, le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) a invité 86 personnes exerçant une profession en arts et culture à postuler au Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ), qui doit succéder au PEQ. C’est la grande majorité des 97 personnes de la grande catégorie professionnelle Arts, culture, sports et loisirs.

« Pour le moment, on ne sait pas ce qui se passe avec le PEQ », confirme l’avocat en immigration Marc-André Séguin, associé à la firme Exeo. « Mme Fréchette avait promis davantage d’humanité en immigration. Il faudrait que les gens qui se retrouvent présentement dans des limbes administratifs puissent avoir l’information qu’il faut pour planifier leur vie. Sans quoi ils vont quitter le Québec, et tout le milieu artistique va en souffrir. »

Des chiffres et des vies

Ainsi, Les Voyagements, organisme qui fait tourner le théâtre québécois de création, avait une nouvelle recrue, engagée le 3 novembre dernier et prête à déposer sa candidature au PEQ… qui a été aboli deux semaines plus tard, narre son directeur général, Hubert Côté.

L’organisme a fait « un coup de sonde auprès des organismes et des artistes [de différentes disciplines] » pour connaître les conséquences concrètes de la fin du PEQ sur le milieu culturel. Cette microconsultation a montré que, en arts, « où les équipes sont très petites, les impacts sont plus grands » et que les coûts d’embauche et de formation y « augmentent plus rapidement ».

Clara Scudder-Davis a étudié à l’École de cirque de Québec. « C’est au Québec que j’ai construit ma vie d’adulte, de 20 à 30 ans, ma carrière et ma communauté », explique la circassienne spécialisée en équilibre sur mains et acrobaties de groupe. « J’ai vécu au Québec pendant neuf ans. J’ai payé des impôts et participé à l’économie comme étudiante et artiste de cirque. » Elle a aussi fait un baccalauréat en psychologie, pour augmenter ses chances d’être acceptée au PEQ. La jeune femme originaire de Seattle voulait demander sa résidence permanente à l’été 2023, mais a pris du retard en raison du décès inattendu de son père cet été-là. « J’ai dû aider ma famille, raconte-t-elle. Et le jour où j’étais prête à soumettre ma demande, le PEQ a été suspendu. »

Mme Scudder-Davis vit donc un double deuil : elle a, dit-elle, aussi perdu « la stabilité de la communauté où [elle s’est] investie, l’endroit où [elle] désire continuer à croître et à nourrir [ses] communautés — celle du cirque et celle de la psychologie —, et à être nourrie par elles ». « C’est vraiment difficile de ne pas pouvoir être dans ce lieu-là aujourd’hui », explique l’artiste.

Du temps irremplaçable

Cette année, le Théâtre Bluff joue beaucoup, beaucoup : quelque 153 représentations, dont 104 en Europe. « C’est énorme », commente son codirecteur artistique et général, Mario Borges. Pour affronter ce boum, la compagnie a engagé « une Française, avec une expertise, qui connaît le territoire européen, son milieu, son réseau » — une denrée rare ici. La compagnie de théâtre jeunesse a également décidé d’aider une autre employée dont la présence au Québec est menacée par la fin du PEQ en montant un dossier avec des avocats spécialisés. « Si je calcule tout le temps mis là-dessus… c’est une soixantaine d’heures. C’est très, très lourd », affirme M. Borges.

À Québec, l’École de danse, La Rotonde et la Maison pour la danse recensent ensemble plus d’une dizaine de personnes touchées par la fin du PEQ. « On parle de 10 % de notre communauté, c’est considérable », indique Steve Huot, directeur général du Groupe Danse Partout. « Elles sont professeures, créatrices, interprètes, productrices, employées. » Elles viennent surtout de France, ont choisi le Québec et y vivent. « Ce ne sont pas des personnes en transit », poursuit-il.

À l’École de danse, si des remplaçants peuvent être trouvés, on ne remplace pas « ce qui s’est construit avec le temps : la méthode de transmission, la compréhension de la vision pédagogique, la connaissance du répertoire, une façon d’enseigner, une relation avec les étudiantes », indique sa codirectrice Esther Carré.

Partir, repartir, re-repartir

Le violoniste Pavlo Khmara, quant à lui, ne sait pas encore vers quel pays maintenant aller. Il est trop tôt pour retourner en Ukraine, estime celui qui était resté un an en Allemagne avant de venir à Montréal. Le plus dur ? Trouver le désir et la motivation de recommencer une énième fois sa vie, cette fois dans un quatrième pays. « J’ai rencontré beaucoup d’amis ici, beaucoup de musiciens baroques. »

Que ferait-il s’il pouvait rester ? « Enseigner au Conservatoire. Jouer dans des orchestres baroques, comme Arion ou les Boréades. Continuer avec mes 21 élèves de l’École de musique d’Anjou », qui ont entre 5 et 90 ans. Un rêve qui lui semble inaccessible.

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