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La fin brutale de l’USAID a déjà condamné des millions de personnes dans le monde

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« Si l’on se réfère à ce qu’Elon Musk avait initialement laissé entendre, et à ce qu’il a tenté de faire — à savoir non seulement mettre fin à l’USAID, mais aussi supprimer toute aide étrangère —, nous ne sommes pas tout à fait dans le pire des scénarios, mais nous en sommes très proches. »

En entrevue avec Le Devoir, le président de l’organisation américaine Refugees International, Jeremy Konyndyk, constate avec désarroi les lourdes conséquences du démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) par le gouvernement Trump. Comble de cynisme, Elon Musk avait annoncé la couleur.

Dès le mois de février 2025, l’homme le plus riche de la planète avait signé l’arrêt de mort de l’USAID, la comparant à « une organisation criminelle qui doit mourir ». La fermeture définitive de l’organisation, créée sous le gouvernement Kennedy, surviendra finalement le 1er juillet 2025. Au total, les dépenses publiques américaines consacrées à l’aide humanitaire ont chuté de 14 milliards de dollars en 2024 à 3,7 milliards en 2025, et 83 % des programmes de l’USAID ont été supprimés, parfois du jour au lendemain.

« Les financements destinés aux programmes liés à l’eau, à l’éducation, au développement économique ou encore aux femmes et aux filles ont aujourd’hui presque entièrement disparu », déplore M. Konyndyk.

Dans la foulée, les principaux bailleurs de fonds de l’action humanitaire et de l’aide publique au développement, à savoir l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et le Japon, ont également réduit leur participation. Conséquence, en 2025, les besoins humanitaires évalués à 46 milliards de dollars n’ont été financés qu’à hauteur de 12 milliards. L’aide publique au développement s’est chiffrée à 174 milliards, en baisse de plus de 23 % par rapport à l’année précédente.

Concrètement, ces coups de sabre budgétaires ont privé 25 millions de personnes d’aide humanitaire par rapport à 2024. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 2 000 dispensaires ont dû fermer leurs portes dans les zones de crise, et des millions de personnes ont perdu l’accès aux traitements et aux dépistages du VIH.

De nombreux effets collatéraux

Le New York Times racontait dernièrement qu’à Mpongwe, en Zambie, on recensait il y a un an encore un cas d’infection au VIH par mois, parfois deux. En janvier 2026, on a dénombré 28 nouveaux cas. En février, 28 autres. En mars, 7 de plus. La raison de cette flambée ? La fin d’un programme de prévention financé par l’USAID.

« Le retrait de certains programmes de lutte contre le VIH crée de la mortalité directe, souligne François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaires. Les gens allaient dans des cliniques pour avoir accès à leur trithérapie contre le VIH. Mais, aujourd’hui, la clinique a fermé, alors ils ont une probabilité de mourir dans les 12 à 24 prochains mois qui est extrêmement plus élevée. On observe aussi des augmentations de prépondérance de paludisme, notamment en Afrique, parce qu’on a supprimé des programmes qui consistaient parfois simplement dans la distribution de filets antimoustiques pour la nuit. »

Autre exemple concret, en République démocratique du Congo, où l’arrêt brutal des programmes d’eau et d’assainissement financés par l’USAID à Goma a contraint des familles à retourner s’approvisionner en eau potable au lac Kivu. Résultat, les cas de choléra ont connu une flambée historique en décembre dernier.

Plus largement, la fin de l’USAID a fortement touché les grandes agences de l’ONU comme l’OMS, l’UNICEF ou le Programme alimentaire mondial (PAM). En l’espace d’un an, le financement de l’aide alimentaire mondiale a ainsi chuté de 40 %.

Au Tchad, par exemple, Le Devoir a pu constater en octobre 2025 que l’assistance apportée par le PAM avait été considérablement réduite, passant de 1 million de personnes assistées en 2024 à 118 000 en 2025. Idem au Yémen, où l’aide alimentaire a pris fin pour 2,4 millions de personnes.

De plus, les coupes américaines ont eu de nombreux effets collatéraux, à commencer par le financement des organisations humanitaires elles-mêmes.

« C’est dramatique. Pour des raisons de cofinancement structurel, ça touche toutes les organisations, pas seulement les organisations américaines, explique M. Audet. On parle de compressions massives dans les effectifs, de fermetures de bureaux, de réduction du nombre de véhicules, etc. Le premier impact pour les organisations, c’est la gestion d’une décroissance historique sur le plan de leurs activités. »

Plus de 9 millions de morts d’ici 2030

Selon une étude publiée récemment dans la revue médicale The Lancet, les coupes dans l’aide internationale pourraient entraîner au moins 9,4 millions de décès supplémentaires dans le monde d’ici 2030. Environ 2,5 millions de ces décès concerneraient des enfants de moins de 5 ans. Une analyse d’Oxfam révèle qu’un enfant de moins de cinq ans pourrait mourir toutes les 40 secondes d’ici 2030, en raison des coupes budgétaires américaines.

Une épidémiologiste à l’Université de Boston, Brooke Nichols, a modélisé les conséquences humaines de ces réductions budgétaires sur les programmes humanitaires au cours de la dernière année. Son tableau de bord évalue ainsi à plus de 260 000 le nombre de décès chez les adultes, et à près de 520 000 pour les enfants.

Bon nombre de ces décès seraient liés à la perturbation des campagnes de vaccination, de la distribution alimentaire et de l’accès aux soins médicaux de base. La projection met aussi en avant une recrudescence des cas de paludisme, avec environ 9,5 millions de cas supplémentaires au cours les 12 mois suivant la fin de l’USAID.

Parmi les pays les plus pauvres du monde, les pays d’Afrique subsaharienne sont les premiers touchés par les coupes dans l’aide internationale. Elles pourraient entraîner une augmentation de 45 % en moyenne des décès maternels au sein des populations vulnérables de six pays d’Afrique de l’Ouest et centrale : le Burkina Faso, la République centrafricaine, le Tchad, le Mali, le Niger et le Nigeria.

Pour le président de Refugees International, Jeremy Konyndyk, il sera très difficile d’avoir une vision globale et précise des conséquences à moyen et long terme du démantèlement de l’USAID et du désengagement des principaux bailleurs de fonds, pour la simple et bonne raison que ces coupes ont rendu l’exercice de monitoring impossible.

« En supprimant l’USAID, les Américains n’ont pas seulement mis fin aux programmes, ils ont également cessé tout suivi », souligne-t-il.

En se désengageant de l’action humanitaire, les États-Unis ont arrêté de jouer un rôle de premier plan dans la surveillance des épidémies dans le monde. C’est par exemple grâce au soutien financier de l’USAID que l’OMS avait réussi, au milieu des années 2010, à circonscrire l’épidémie d’Ebola en Guinée, en Sierra Leone et au Liberia, en se basant notamment sur les données prélevées sur le terrain.

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