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Entre 2010 et 2017 environ, la France entière se passionna pour l’affaire Banier-Bettencourt. En cause, trois parties : Liliane Bettencourt, femme d’affaires milliardaire héritière de l’empire L’Oréal, Françoise Bettencourt Meyers, sa fille, et François-Marie Banier, photographe et ami intime de la première ayant fait l’objet de largesses financières dénoncées par la seconde. Des allégations d’abus de faiblesse sont au cœur d’un conflit juridique plein de rebondissements. Porté par une Isabelle Huppert impériale, un Laurent Lafitte truculent et une Marina Foïs déterminée, La femme la plus riche du monde voit son réalisateur, Thierry Klifa, revisiter ladite affaire en fiction, et en changeant les noms. On a parlé au cinéaste.
« Un peu comme tout le monde, j’ai été cueilli par ce scandale, qui tenait autant du roman-photo que de la telenovela », se souvient Thierry Klifa, rencontré cet automne à Cinemania.
« Sauf que ça se déroulait chez les ultrariches, un monde qui, à l’époque, passait totalement sous les radars. Avant ce scandale, les ultrariches, on ne les connaissait pas vraiment. On savait qu’ils existaient, évidemment, mais ils étaient souvent cachés derrière une marque — de biscuits, d’électroménagers, de cosmétiques… Cette femme, qui a été d’une discrétion absolue tout au long de sa vie, est devenue, malgré elle, le premier visage identifiable des ultrariches. »
Relater le fait divers comme tel n’était cependant pas ce qui intéressait Thierry Klifa, ancien journaliste de cinéma au magazine Studio.
« Quand j’ai commencé à m’y pencher davantage, j’ai vu que cette histoire tenait autant du roman balzacien que de la tragédie shakespearienne, mais qu’à travers ces situations, à travers ces personnages, il y avait quelque chose qui pouvait être traité presque sur le ton de la comédie. Oui, car il était hors de question de pleurer sur le sort des ultrariches. »
Dès lors, le cinéaste s’attela à « transcender le fait divers ». C’est ici que la fiction devint sa meilleure alliée. Place à « Marianne » (Isabelle Huppert), « Pierre-Alain » (Laurent Lafitte) et « Frédérique » (Marina Foïs).
« Avec ma caméra, avec ma plume, bref, avec le cinéma, je pouvais regarder par le trou de la serrure. Je pouvais entrer là où personne n’entre jamais, c’est-à-dire derrière les portes closes de cet univers protégé. Cette histoire a beaucoup été résumée à des sommes d’argent mirobolantes et à un scandale financier impliquant des politiciens : cette simplification m’intéressait peu. En fait, j’ai découvert qu’au centre de tout ça, il y avait une histoire intime d’amour et de désamour ; l’histoire d’une fille qui découvrait sa mère capable d’aimer, et d’aimer sans doute comme on ne l’avait jamais elle-même aimée. »
Travail d’enquête
Fiction ou pas, Thierry Klifa n’en effectua pas moins un énorme travail d’enquête.
« J’ai eu accès à plusieurs pièces du dossier judiciaire, dont la correspondance entre les deux protagonistes, soit plus de 5000 lettres et fax. Et il y a eu les fameuses écoutes électroniques… J’ai procédé à un travail de documentation minutieux. J’ai aussi enquêté sur ces grandes familles, parce que c’est un milieu qui est très peu montré, en France, ces grandes familles catholiques, traditionnelles, industrielles… Ce milieu-là a ses codes, ses règles, sa morale, son éducation, et si on ne l’a pas déjà pénétré — moi, j’ai pu l’observer enfant pour des raisons personnelles —, il ne se laisse pas raconter comme ça. Les domestiques sont comme des ombres qui longent les murs. Prenez ces deux tasses vides, posées devant nous : dans l’une de ces maisons, elles auraient disparu sans même qu’on s’en aperçoive. »
À ce mélange de faits documentés et de détails révélateurs, Thierry Klifa insuffla une part romanesque.
« Laurent Lafitte a eu une formule qui me plaît bien à propos du film : “Tout n’est pas vrai, mais rien n’est faux.” En d’autres mots, il fallait être fidèle, plus qu’être factuel, à l’esprit de cette histoire et de ces personnes. Et puis, la fiction me permettait de rendre ce récit plus universel, plus passionnant. On n’est pas dans un biopic : la ressemblance avec les vraies personnes existe, mais je voulais à tout prix éviter le mimétisme. Et ça, ça a beaucoup plu aux acteurs. Il faut comprendre que les trois protagonistes de ce scandale ont été caricaturés à l’excès. Ils ont été assignés à une place, réduits à un archétype : la milliardaire âgée qui s’ennuie, le photographe parasite plus jeune, la fille mal-aimée… La fiction m’a permis d’aller au-delà de ça, de creuser. Cette histoire, elle a toujours été racontée par la fin, c’est-à-dire après que le scandale eut éclaté. Moi, je voulais la raconter par le début.»
En somme : remonter aux origines de ce qui deviendrait plus tard « l’affaire ».
Un plaisir des mots
Isabelle Huppert fut la première que le cinéaste mit au courant du projet.
« Avec mes coscénaristes, Cédric Anger et Jacques Fieschi, on a tout de suite pensé à elle. Dans le film, elle est très drôle, très spirituelle. Elle a parfaitement cerné cette femme qui a longtemps été “la fille de son père”, puis “la femme de son mari”, et qui, avec cet homme, sort enfin de son “sarcophage”, comme elle le dit elle-même. Isabelle a aussi aimé que j’aborde le personnage à travers le prisme de l’ultramisogynie. Car, pendant le scandale, c’était comme si cette femme n’avait aucune autonomie, n’était pas puissante, intelligente ; qu’elle n’était pas une femme d’affaires redoutable, passionnée par cet empire qu’elle portait sur ses épaules et qui était sa vie. »
Pour les cinéphiles, c’est en l’occurrence un bonheur de voir l’immense actrice donner à nouveau la réplique à Laurent Lafitte, son partenaire de jeu dans Elle, de Paul Verhoeven, dans un registre fort différent. On sent leur folle complicité.
« Ils se sont beaucoup amusés, en effet, quoiqu’une partie de leur plaisir découlait du fait que le scénario est écrit comme il est écrit. C’est un récit qui passe énormément par l’oralité ; c’est très dialogué, avec un plaisir des mots. Les personnages sont des gens très cultivés : tous les mots qu’ils emploient ont un sens. Vous savez, je ne sais même pas si j’aurais eu assez d’imagination pour les inventer complètement, ces personnages. »
Des personnages qui s’avèrent tous, sans exception, monstrueux et touchants, selon le moment.
« Je ne crois pas aux personnages qui sont tout blancs ou tout noirs. Sans les plaindre, on peut montrer leur humanité dans tout ce que celle-ci peut avoir de tragique, mais sans édulcorer la dimension glauque, effrayante… Parce que ces gens sont des monstres : tout est décuplé par l’argent. »
Une douce revanche
Malgré (ou peut-être à cause de) la notoriété de l’affaire là-bas, La femme la plus riche du monde fut difficile à financer en France.
« On n’a quasiment pas eu de financement français. Le film a été financé par Haut et court, un distributeur formidable, courageux, mais indépendant. Le financement est surtout belge. On a tourné en Belgique et en Grèce. Je suis très fier du résultat. Je le dis avec une arrogance assumée. »
Il y a de quoi, qui plus est, sachant que le film a connu en France un succès d’une ampleur inattendue pour ce type de production : plus de 330 000 entrées dès la première semaine et une première place au box-office.
« Ça a été un truc graduel : le film est allé à Cannes, puis à Angoulême, puis au Festival Lumière de Thierry Frémaux. Le mercredi de la sortie, on est allés dans quelques salles, avec Isabelle, Marina, Laurent, enfin, toute la bande… Ce qui nous a étonnés, ce n’est pas tant que ce soit un succès, mais que ce soit un succès de cet ordre-là. Ça nous a remplis de joie. Et ça venait nous donner raison, après que tout le monde nous a dit qu’on avait tort. Pour un peu, on se serait sentis comme les rois du monde. »
Les rois du monde, oui… À défaut d’être des ultrariches.
Le film La femme la plus riche du monde prend l’affiche le 2 janvier


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