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La fabrique de l’urgence : pourquoi le système économique se nourrit de crises permanentes

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par Giovanni Balducci

De la gestion de la pandémie, qui a redéfini les frontières du contrôle social, à la menace constante de la guerre hybride, jusqu’à la récente attaque de drones contre l’aéroport de Leipzig — attribuée à des agents russes et qualifiée sans détour par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, de signe d’une «nouvelle normalité» à laquelle les Européens doivent s’habituer —, il n’y a qu’un pas. Un fil rouge relie les urgences sanitaires aux urgences géopolitiques: la systématisation du choc.

Le capitalisme contemporain ne vise plus la stabilité, mais repose au contraire sur un mécanisme complexe qui s’alimente cycliquement de la crise. Loin d’être des anomalies accidentelles ou des dysfonctionnements temporaires, les situations d’urgence sont devenues le carburant indispensable à la survie et à l’expansion de l’économie mondiale.

La logique profonde de ce modèle repose sur la nécessité chronique de dépasser les limites imposées par la surproduction et la stagnation. Lorsque les marchés traditionnels ralentissent, le système entre en difficulté. C’est là que l’urgence agit comme un puissant détonateur: elle efface les dettes symboliques, dévalorise le capital existant afin de permettre une nouvelle concentration de celui-ci et ouvre des marchés entièrement vierges. La catastrophe, ou sa perception constante, justifie des interventions étatiques massives qui détournent les ressources publiques vers le secteur privé, en finançant de grands travaux, des transitions technologiques imposées et des dispositifs de sécurité.

Dans ce contexte, la sécurité, la santé et le bien-être cessent d’être des droits fondamentaux ou des biens publics pour se transformer en marchandises lucratives — que l’on songe aux propos tenus par le président du Forum économique mondial au sujet de l’eau ! Chaque crise génère une demande artificielle et incontournable: on achète des valeurs refuges, des technologies de surveillance, des polices d’assurance, des médicaments d’urgence et des services de conseil stratégique en matière de défense. La vulnérabilité collective devient ainsi une mine d’or pour ceux qui disposent des capitaux nécessaires afin d’investir dans les solutions. Plus le monde paraît fragile et menacé, plus la valeur marchande de ceux qui offrent une protection augmente, créant ainsi une incitation perverse à maintenir un niveau d’alerte élevé.

La célèbre théorie de la destruction créatrice de Joseph Schumpeter trouve aujourd’hui son expression la plus aboutie dans l’économie du choc permanent. Ce n’est plus l’innovation technologique spontanée qui renouvelle le tissu productif, mais l’événement déstabilisateur. Une crise ébranle les fondements des marchés, balayant les petites entreprises les moins structurées et favorisant de gigantesques processus de concentration monopolistique entre les mains de quelques multinationales et fonds d’investissement mondiaux. Immédiatement après le choc, des plans de relance et de reconstruction financés par la dette sont mis en œuvre, garantissant pendant des années des profits assurés et protégés par l’État.

Enfin, le besoin d’urgence revêt une très forte dimension politique et sociale. L’état d’exception permanent normalise la suspension des droits syndicaux et civils au nom de l’urgence et de l’intérêt supérieur. Face à un danger imminent — qu’il s’agisse d’un effondrement des marchés boursiers, d’un virus mondial ou d’une escalade militaire aux frontières —, la dissidence est neutralisée et les décisions économiques les plus impopulaires sont imposées d’en haut, sans passer par le filtre de la médiation démocratique. Il en résulte une société perpétuellement sur la défensive, fragmentée et incapable d’imaginer un avenir différent, prisonnière d’un éternel présent dans lequel la seule certitude est la prochaine crise à affronter.

source : Geopolitica & Sistemi via Euro-Synergies

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