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Je me souviens d’une séance du conseil municipal. C’était à l’automne 2022. Des citoyens s’étaient déplacés pour exprimer leur inquiétude par rapport à des immeubles en construction derrière chez eux, sur d’anciens champs. Érigés sur des terrains plus hauts que les leurs, ces bâtiments faisaient craindre aux citoyens les répercussions liées à l’eau sur leurs propriétés. Dans les deux années qui suivirent, ce qui n’était jamais arrivé arriva. Puis se répéta : la ville fut inondée à deux reprises.
Un peu plus loin, des terrains en bordure d’un cours d’eau, présentés comme « vacants », avaient vu naître de nouvelles constructions sur toute leur superficie dans les années précédentes. Lors des inondations, elles se retrouvèrent sous l’eau. Les locataires des logements neufs y perdirent leurs biens et leur logis. L’espace, que l’on croyait disponible, reprenait soudainement une fonction qui, semble-t-il, avait été oubliée.
Les deux pieds dans l’eau, au milieu de l’artère principale, j’entendais les citoyens répéter : « C’est ce qui arrive lorsqu’on développe sans agrandir les infrastructures. » Le maire avait été clair : « Je dois densifier. Québec nous y oblige. C’est ça ou je dois augmenter vos taxes. » La notion de « densifier » n’avait toutefois jamais été expliquée. Voilà l’expérience de la « densification » pour ces citoyens : construire plus haut, mais toujours plus loin, jusqu’aux limites du possible. Construire « dense » sur des terrains « vacants ». Mais n’est-ce pas là une autre manière d’étaler ?
« Pas dans ma cour ! »
Deux ans plus tard, revenu dans la ville qui m’a vu grandir, je me retrouve face à un projet semblable dans mon quartier. Un terrain cultivé, en périphérie de la ville, appelé à disparaître au nom de la densification, dans un secteur déjà fragilisé par les inondations de l’année précédente. Le mot me parut familier. La logique aussi.
Je repensais à ces citoyens à l’hôtel de ville en 2022. Leurs craintes auraient facilement pu être balayées du revers de la main par la fameuse étiquette du « pas dans ma cour ». D’ailleurs, je dois l’admettre moi-même. Assis au fond de la salle, je les écoutais, et c’est exactement les termes qui me venaient à l’esprit : « pas dans ma cour ».
On disqualifie souvent les citoyens avec cette formule, comme si ce qu’ils expriment relevait d’un simple réflexe de refus, et non d’une compréhension du territoire et d’un attachement légitimes. Comme si leur inquiétude n’était qu’une résistance au changement, et non une difficulté à se projeter dans ce qu’on leur propose. Car on nous répète qu’il faut densifier. Mais quand viennent les projets, on nous explique rarement ce que cela signifie : où, comment, et à quelles conditions ? Derrière un même mot se cachent des réalités vécues profondément différentes. Et c’est peut-être ici que le malaise commence.
Ce que l’on demande, ce que l’on offre
Nous évitons certaines choses dans les débats sur la densification. On parle de logements, de coûts, de pénurie. Mais on parle rarement de ce que cela implique pour ceux qui habitent ces milieux. Car densifier, ce n’est pas seulement construire autrement. C’est demander aux citoyens de vivre autrement. Densifier, c’est renoncer à l’espace privé abondant. À la maison unifamiliale, à la cour arrière, à une forme de confort devenue, pour beaucoup, une promesse implicite. Étudier et travailler fort, fonder une famille, avoir sa maison.
Or, ce modèle entre aujourd’hui en contradiction avec les contraintes de notre époque. Pression sur le logement, limites environnementales, finances publiques à bout de souffle : la nécessité de faire autrement est réelle. Entre cette nécessité et ce que vivent les citoyens subsiste un écart qu’on sous-estime. On demande un renoncement tangible aux citoyens sans rien offrir en retour. Parce que si l’espace privé se réduit, l’espace collectif, lui, doit s’enrichir. Par une abondance de lieux accessibles : parcs, espaces naturels, lieux de rencontre. Sans cette contrepartie, la densification sera perçue pour ce qu’elle devient alors : une perte.
Cela suppose de planifier les choses autrement. Non pas après coup, quand il ne reste plus de lieux où construire ou à protéger, mais en amont, pendant que nous avons encore le luxe de choisir. Ce geste changerait la nature même de la conversation. Il dirait aux citoyens : « Nous savons ce que nous vous demandons. Et voici ce que nous vous offrons. » C’est un pacte social implicite. Et comme tout pacte, celui-ci nécessite pour commencer que l’on nomme honnêtement ce qu’il exige de chacun.
Soyons honnêtes : le modèle de la maison unifamiliale tel que nous l’avons connu approche de sa phase terminale, et nos élus le savent. Pourtant, personne n’ose l’assumer clairement. Et c’est peut-être là l’éléphant dans la pièce. Non pas la densification elle-même, mais le silence qui l’entoure. Réfléchissons-y maintenant. Sinon, lorsqu’il ne restera plus rien, la question reviendra, implacable : où construire des logements dans une ville qui « affiche complet » ?


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