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DOSSIER / ÉLECTIONS & SOUVERAINETÉ / 27 SEPTEMBRE 2026
La démocratie
sous tutelle ?
De Moscou à Bucarest : jusqu’où peut-on protéger un scrutin
sans commencer à contrôler sa légitimité ?
Nous ne protégerons pas durablement notre liberté de choisir si nous acceptons qu’ailleurs la légitimité d’un scrutin dépende d’abord de son utilité politique.
01 / L’électeur au centre : choisir dans un environnement saturé d’évaluations et de récits.
Il serait confortable de considérer les controverses électorales russes, roumaines ou hongroises comme des affaires lointaines. Ce confort n’est plus possible. À l’été 2026, le parquet de Paris a ouvert des enquêtes sur des soupçons d’ingérence visant plusieurs figures déjà engagées dans la perspective de 2027.
La menace ne consiste pas seulement à favoriser un candidat. Elle peut viser quelque chose de plus profond : convaincre les citoyens que le résultat, quel qu’il soit, ne méritera pas leur confiance.
Pour nous, Français, la question dépasse donc la cybersécurité des urnes. Allons-nous défendre une règle commune, applicable aux amis comme aux adversaires, ou simplement notre droit à dénoncer les manipulations des autres ?
Une démocratie devient vulnérable lorsque ses principes commencent à ressembler à des préférences diplomatiques.
Les élections russes de septembre 2026 se sont déroulées dans un environnement politique très contrôlé ; Russie unie a conservé une large majorité à la Douma. Les autorités russes ont défendu la représentativité du vote, tandis que leurs critiques ont décrit un scrutin sans véritable concurrence.
L’EPDE affirme avoir identifié un réseau d’observateurs politiquement biaisés et les qualifie de « fake observers ». Elle dit examiner conflits d’intérêts, financement, transparence et conditions d’accès. Cette critique mérite d’être entendue. Mais une deuxième question mérite exactement la même attention : qui décide qu’un observateur est crédible ?
L’EPDE appartient elle-même à un écosystème européen. Cela ne suffit pas à invalider son travail ; cela suffit, en revanche, à justifier qu’on examine sa méthode avec le même sérieux que celle des observateurs qu’elle critique. À mes yeux, le danger commence lorsqu’on ne demande plus comment une conclusion a été produite, mais seulement qui l’a produite.
Un élément empêche par ailleurs de réduire l’affaire à un boycott occidental : le BIDDH et l’Assemblée parlementaire de l’OSCE ont déclaré ne pas avoir reçu d’invitation russe à observer le scrutin. Leur absence ne peut donc pas être attribuée simplement à un refus de venir.
02 / Observer, c’est aussi expliciter ce que l’on a vu, ce que l’on n’a pas vu et selon quelle méthode.
L’indépendance ne se mesure pas au camp auquel une conclusion donne satisfaction.
En novembre 2024, Călin Georgescu arrive en tête du premier tour de la présidentielle roumaine. Quelques jours plus tard, la Cour constitutionnelle annule le processus sur fond d’irrégularités alléguées et de soupçons d’ingérence. Sa candidature au nouveau scrutin est ensuite écartée.
On peut considérer cette décision justifiée. On peut considérer Georgescu dangereux. On peut considérer que la Russie a cherché à peser sur le vote. Mais aucune de ces réponses ne fait disparaître la question la plus dérangeante : que se passe-t-il dans l’esprit d’un électeur lorsqu’on lui explique que son bulletin était valable dimanche et qu’il ne l’est plus vendredi ?
L’affirmation selon laquelle Ursula von der Leyen aurait personnellement imposé l’exclusion de Georgescu a été avancée par le renseignement extérieur russe et rejetée par les autorités roumaines. La répétition ne transforme pas cette accusation en preuve.
La critique démocratique n’a pourtant pas besoin de cette accusation pour exister. La Commission de Venise rappelle que l’annulation d’un scrutin doit rester exceptionnelle, reposer sur des motifs solides et offrir des garanties procédurales.

03 / Entre décision judiciaire et fuite numérique : deux sources d’autorité qui exigent le même examen.
La Hongrie : quand une fuite devient une arme électorale
Quelques jours avant les législatives hongroises d’avril 2026, des conversations attribuées à Péter Szijjártó et Sergueï Lavrov ont été publiées. Reuters n’a pas pu en authentifier indépendamment l’enregistrement. Le gouvernement hongrois a dénoncé le fait que ces conversations aient été interceptées et diffusées à l’approche du vote.
Si l’enregistrement est authentique et révèle un fait d’intérêt public, les journalistes doivent pouvoir en parler. Mais le calendrier d’une fuite fait aussi partie de l’information. Mon hypothèse n’est pas qu’une pièce secrète à Bruxelles décide quels gouvernements doivent tomber. Elle est plus banale : notre espace politique s’habitue à considérer l’information comme une arme légitime dès lors qu’elle frappe le bon adversaire.
À l’été 2026, Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal ont été visés par des campagnes de désinformation attribuées par les autorités françaises à des réseaux prorusses. Fausses unes, vidéos manipulées et faux contenus imitant des médias français ont conduit à des enquêtes.
Il faut lutter contre cela. Fabriquer une fausse information en imitant un média pour tromper les électeurs n’est pas un débat politique. Mais c’est précisément ici qu’une démocratie doit rester méfiante envers ses propres outils.
Le gouvernement a présenté en juillet 2026 un projet renforçant les sanctions contre certaines manipulations électorales : jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, avec aggravation possible lorsque l’infraction sert un intérêt étranger. À cette date, il s’agit encore d’un projet, non d’un droit définitivement entré en vigueur.
Aujourd’hui : « ingérence étrangère ». Demain : « narratif étranger ». Après-demain : « opinion qui reprend les arguments d’un État étranger ». Cette pente n’est pas inévitable, mais elle explique pourquoi la frontière juridique doit être extrêmement nette. Le Conseil d’État a lui-même relevé les difficultés liées à la qualification des fausses informations et de leur finalité d’ingérence.
La France doit pouvoir poursuivre une opération étrangère organisée sans commencer à surveiller les opinions politiques des Français.
L’absence d’élections en Ukraine ne peut pas être expliquée simplement par la peur du verdict populaire : la loi martiale et les conditions de sécurité empêchent leur organisation, tandis que le Parlement travaille aux conditions d’un futur scrutin. Cela ne supprime ni la question du pluralisme ni l’exigence de revenir au vote.
De même, lorsque Sergueï Lavrov affirme que l’Union européenne prépare des observateurs chargés de suivre discrètement les élections russes, cette affirmation doit être restituée comme une accusation de la partie russe. Elle appelle un examen de ses éléments ; elle ne suffit pas, seule, à établir l’existence d’un dispositif clandestin.
Cette rigueur ne protège aucun camp. Elle protège une méthode. Nos alliés doivent pouvoir être questionnés ; nos adversaires ne doivent pas être condamnés sur la seule force d’une formule.
Et si le véritable objectif n’était pas de faire élire quelqu’un ?
Nous imaginons encore l’ingérence selon un modèle ancien : une puissance étrangère choisirait son candidat et chercherait à le faire gagner. Mais certaines opérations détectées en France semblent avoir eu un impact public très limité. Leur effet peut être ailleurs : créer l’impression permanente que tout peut être manipulé.
C’est peut-être plus dangereux. Si personne ne croit plus les médias, les sondages, les institutions, les résultats ou même les accusations d’ingérence, il n’est plus nécessaire de faire gagner un candidat : il suffit de faire perdre la démocratie.
Mon inquiétude est la suivante : en répondant à cette stratégie par une inflation de contrôles et de soupçons envers les discours dissidents, nous pourrions parfois fournir nous-mêmes la seconde moitié du mécanisme. L’adversaire sème le doute ; l’État élargit le contrôle ; le citoyen finit par ne plus faire confiance ni à l’un ni à l’autre.
À quelques mois d’une campagne présidentielle décisive, nous devons être exigeants avec Moscou, les plateformes numériques, les candidats, les médias, Bruxelles — et surtout avec notre propre État.
La meilleure protection contre l’ingérence n’est pas une démocratie où moins de choses peuvent être dites. C’est une démocratie où plus de choses peuvent être vérifiées : qui finance, qui produit une information, sur quelles données repose une accusation, comment une décision a été prise et comment elle peut être contestée.
Je ne souhaite pas une France naïve. Je ne souhaite pas davantage une France où le pouvoir protège tellement le scrutin qu’il commence à décider quelles paroles sont trop dangereuses pour l’électeur.
04 / Protéger le vote sans enfermer le débat : la ligne de crête démocratique.
Protéger le choix des citoyens ne signifie jamais choisir à leur place ce qu’ils ont le droit de croire.


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