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Le début d’une intégrale des concertos pour piano de Beethoven sur pianoforte Broadwood par Élisabeth Pion sera, dimanche, l’un des rares temps forts classiques du Festival Classica 2026. La Québécoise, lauréate du Concours Honens en 2025, qui vit en Angleterre depuis huit ans, construit patiemment une carrière jalonnée de découvertes.
On a entendu Élisabeth Pion à la salle Bourgie révéler le Concerto pour piano d’Hélène de Montgeroult aux côtés de Mathieu Lussier. On se souvient aussi d’elle avec l’Orchestre Métropolitain, tentant de défendre le fort étrange Concerto pour piano de la Lettone Lūcija Garūta (1902-1977), une sorte de para-sous-Rachmaninov avec des idées accolées en sections, un concerto largement inférieur aux œuvres de même esthétique de Sergeï Bortkiewicz, d’Erkki Melartin ou de Hekel Tavares.
Équilibres
Élisabeth Pion se défend toutefois de faire de la découverte ou des répertoires oubliés son seul cheval de bataille. « Je ne suis vraiment pas en train de ne jouer que des œuvres obscures. J’ai vraiment l’impression d’opérer d’une façon assez équilibrée. Ce qui me fascine, c’est que, même si on n’occupe qu’un pourcentage de son temps à la recherche, les gens voient ça plus gros que ce ça ne l’est en réalité. Au final, je joue moins de 50 % de répertoire plus obscur et pourtant, c’est ça qui frappe. »
Aux yeux d’Élisabeth Pion, cette situation en dit long sur une forme de sclérose du répertoire qu’elle compte continuer à combattre. Pour son prochain enregistrement, à paraître sur l’étiquette du fabricant de pianos Steinway, elle a choisi les Études op. 25 de Chopin, mais le couplage sera original. « Ça va sortir en septembre. Je viens d’enregistrer la 2e Sonate de Grażyna Bacewicz, qui est absolument géniale. Il n’y a quasiment pas d’enregistrements et je trouve que c’est assez scandaleux. »
En concert, Élisabeth Pion couple par exemple une Sonate de Cécile Chaminade avec des intermezzos de Brahms. « C’est une question d’intelligence de programmation. Les artistes doivent décider de prendre cette responsabilité-là. C’est plus facile de programmer seulement des choses déjà jouées 4000 fois. Prendre le contrepied demande un effort de recherche et de curiosité. » La pianiste pense qu’il faut profiter d’une période plutôt favorable, où « les programmateurs sont plus ouverts ».
Ce qu’elle observe, quant aux concerts symphoniques, c’est que, « trop souvent, les œuvres de compositrices ou les œuvres modernes sont traitées comme des mises en bouche avant une grande symphonie ou une œuvre dite “majeure”. Cela prive les auditeurs de beaucoup d’œuvres majeures de compositrices qui ne sont pas présentées dans ces contextes-là, d’autant que je crois à la curiosité du public ».
Expatriation
Dans le cadre de notre discussion avec les chanteurs de La bohème, il y a deux semaines, nous avions discuté de l’expatriation des artistes québécois dans le but de faciliter leur carrière. Élisabeth Pion vit en Angleterre depuis huit ans. Elle y a étudié pendant cinq ans. « Je suis sur un Global Talent visa, qui offre la possibilité de rester là-bas et de me produire en spectacle. Cela ouvre les portes de l’Europe aussi. J’ai beaucoup joué en France, par exemple, et je vais bientôt avoir un concert dans la série Piano aux Jacobins, à Toulouse. Je m’en vais aussi en Suède, au mois d’août », nous dit Élisabeth Pion, qui a même joué au Vatican il y a quelques mois !
La victoire au Concours Honens en 2025 a fait évoluer la carrière de la pianiste, et de nouveaux horizons pourraient s’ouvrir grâce au mentorat de carrière de trois ans qui accompagne le premier prix. « Londres, c’est vraiment une grosse plaque tournante en matière d’agents. Je ne peux pas en parler vraiment, mais, avec Honens, on est vraiment en train d’examiner ce point, afin de trouver le bon fit. De plus l’équipe d’Honens, en ce moment, agit un peu comme un agent à certains à certains égards. Nous travaillons sur mes projets, ma vision. Par rapport à un agent, je ne suis donc pas dans une urgence de signer avec quelqu’un, car je bénéficie de ces trois ans d’accompagnement qui m’offrent aussi l’appui d’une agence de relations publiques à New York. Je viens d’être nommée Artist of the Month de Musical America. J’ai de la couverture de presse aussi dans Gramophone et BBC. Je viens d’avoir une autre entrevue pour BBC. C’est comme un haut-parleur : les gens entendent davantage parler de ce que je fais et ça me donne beaucoup plus d’occasions de développement. »
Il est donc temps, pour nous, de préciser que l’idée de parler à Élisabeth Pion, dont nous suivons le parcours depuis des années, n’a été sollicitée par personne et résulte de son association, demain, avec Arion, dans les Concertos pour pianos nos 1, 2 et 3 de Beethoven et de notre intérêt pour l’expérience sonore associée à ce concert. En effet, la pianiste retrouvera le pianoforte Broadwood de 1826 acquis par le mécène Jacques Marchand pour le festival.
Pianoforte
Lorsqu’on utilise un pianoforte, par rapport au piano moderne, « dans l’approche, le plus important ne change pas, au niveau de la rhétorique et de la structure de l’œuvre », nous dit Élisabeth Pion. La pianiste souligne l’adaptation « pour certaines articulations, certains timbres, certaines façons de phraser ou de faire le legato. C’est aussi un autre clavier, un autre genre de tenue de son, une façon de vivre les silences et la résonance, puisque les pédales sont différentes. Mais en ce qui concerne la structure narrative des œuvres, c’est la même chose ».
Pour l’instrumentiste, « il y a un travail plus en profondeur au niveau de l’articulation. Cela fait plusieurs années que je joue sur pianoforte en parallèle du piano moderne. Je trouve que ça rétablit vraiment bien l’équilibre entre le soliste et l’orchestre, car les pianos modernes sont de grosses bêtes vraiment très puissantes. Un pianoforte avec un ensemble qui joue sur cordes en boyaux, c’est un univers sonore vraiment intéressant ». Élisabeth Pion continue à pratiquer les deux disciplines, puisqu’elle sera la soliste du premier concert de John Storgårds en tant que nouveau directeur musical de l’orchestre du CNA en novembre prochain, dans le 4e Concerto de Beethoven, justement.
Quant à l’instrument Broadwood, Élisabeth Pion ne tarit pas d’éloges sur sa sonorité. « Broadwood, c’était le piano de Beethoven à la fin de sa vie. Il était hyperfan des Broadwood, parce que ces instruments avaient une résonance plus grande que les autres [les Graf, par exemple]. Donc, cela reconstitue une esthétique qui lui plaisait particulièrement, même l’instrument est plus tardif que les concertos. »
Élisabeth Pion trouve-t-elle, comme nous, les pianoforte Graf un peu secs ? « Je n’ai pas beaucoup joué sur des pianoforte Graf dans ma vie, mais les quelques expériences que j’ai eues, c’était exactement ça, c’est plus angulaire comme son. Le Broadwood a vraiment une résonance, même sans la pédale, c’est un son plus généreux, un son qui chante, qui a plus de legato. Or, Beethoven parlait énormément du legato. Je lisais une biographie de Beethoven par Jan Swafford, qui raconte que Beethoven a entendu Mozart, et qu’il a été surpris parce que Mozart jouait de manière assez détachée. Il n’y avait pas vraiment de legato, alors que pour Beethoven, cette notion-là était centrale dans son jeu. Le Broadwood vient vraiment souligner la capacité de la musique de Beethoven à chanter. »


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