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Iriez-vous voir des chefs-d’œuvre de la statuaire romaine au musée si ceux-ci apparaissaient tels qu’ils étaient réellement dans l’Antiquité ? Non pas dans la blancheur éclatante du marbre auquel nous sommes habitués, mais peints, colorés, cirés, regroupés et peut-être même parfumés, c’est-à-dire comme ils l’étaient au temps où ils célébraient la puissance de ceux qui les commandaient.
Derrière les pièces de la collection Torlonia présentées au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) jusqu’au 19 juillet, c’est tout ce monde qui apparaît sans qu’on le voie tout à fait. Quand donc un musée osera-t-il, au chapitre de l’Antiquité, nous présenter au moins des projections colorées sur quelques-unes de ces œuvres injustement blanchies, en s’inspirant au moins de certains pigments retrouvés sur ces monuments ?
Le blanc immaculé que nous associons aux statues de l’Antiquité est une pure invention de la Renaissance. Une sorte de laitue romaine, pourrait-on dire : une recette tardive, présentée à tort comme un héritage de l’Antiquité, mais qui est en fait un mélange d’interprétations, d’habitudes et de constructions que nous avons fini par prendre pour la chose même.
Laura Vigo, conservatrice de l’art asiatique et de l’archéologie au MBAM, rappelle en entrevue qu’il n’est pas facile de sortir de ce canon construit de toutes pièces à compter de la Renaissance. « Ce que les gens voyaient, en fait, à l’époque de Rome, était le résultat d’une alliance entre le travail du sculpteur et celui du peintre. Leur travail était destiné à occuper la grande scène de la représentation du pouvoir. Oui, la couleur était présente. »
Les sculptures n’étaient pas seulement vues : elles étaient touchées. Polies, lissées, cirées avec des enduits, elles invitaient au contact. Il n’est même pas impossible qu’on les ait parfumées, afin que presque tous les sens participent à cette expérience.
La statuaire de l’Antiquité ressemblait en somme peut-être davantage à une promenade dans un musée de cire que dans un musée institutionnel à l’atmosphère feutrée, comme un musée des beaux-arts.
Que nous présente la collection Torlonia ? Des dieux, des empereurs, des portraits de notables, des figures idéalisées des représentations de la mythologie. Deux très belles incarnations de Léda et le cygne, plusieurs bas-reliefs des travaux d’Hercule.
Toutes ces statues, si différentes soient-elles, parlent toujours d’une même chose : le pouvoir, la volonté de le raconter, de l’assurer, de fixer son image pour la postérité.
Le triomphe
Ces sculptures ne montrent pas seulement des dieux ou des morts illustres. Elles révèlent une civilisation qui a voulu s’immortaliser dans la pierre, afin que le règne de son image triomphe.
La collection est constituée au XIXᵉ siècle par la famille Torlonia, une dynastie romaine enrichie dans le commerce du textile avant de devenir banquière de la papauté. Ce n’est pas un détail : il y a toujours quelque chose de révélateur dans le regard de ceux qui choisissent de préserver le passé.
Tout dans la collection Torlonia renvoie à la puissance, à la magnificence, à la mise en scène du pouvoir. Même ce magnifique bouc au repos, dont la tête reconstituée est attribuée au génie de Bernini, semble porter quelque chose d’une toute-puissance débordante.
Les Torlonia n’ont pas constitué cette collection pièce par pièce. Ils ont plutôt bâti une collection de collections. Au XIXe siècle, ils acquièrent aux enchères l’immense fonds de Bartolomeo Cavaceppi, l’un des grands artisans de la redécouverte de la statuaire antique. S’ajoutent ensuite d’autres ensembles prestigieux, notamment des œuvres provenant de la fameuse collection Giustiniani.
Parallèlement, des fouilles menées sur les vastes domaines de la famille Torlonia, autour de Rome, viennent enrichir cet ensemble. Peu à peu se forme un monde de bustes, de reliefs, de sarcophages et de statues gréco-romaines. Plusieurs pièces ont été restaurées au fil du temps. Un des grands mérites de cette exposition est de bien montrer quelles portions des œuvres sont attribuables à des travaux de restauration. Ce qui permet en quelque sorte de mieux situer les interprétations qu’on a pu donner, par des ajouts et des corrections, à cette statuaire qui semble autrement remonter presque à la nuit des temps tant son caractère classique a été affirmé.
Dans les années 1870, le prince Alessandro Torlonia fait aménager un musée pour présenter ces richesses. Son exposition est accompagnée d’un catalogue savant et d’une documentation photographique — une entreprise déjà très moderne. Puis, la collection disparaît presque. Après la Seconde Guerre mondiale, elle devient pratiquement invisible, même en Italie. Les œuvres restent dans les lieux où les Torlonia les avaient installées. Pourtant, la collection demeure la collection privée de sculptures antiques la plus importante au monde.
Sur les plus de 600 pièces qui composent la collection Torlonia, une soixantaine sont présentées à Montréal jusqu’au milieu de l’été. C’est assez pour s’y précipiter. Les œuvres offertes au public couvrent en fait une très longue période de l’histoire romaine, avec une forte concentration autour de l’époque impériale.
Ce que ces statues racontent avant tout, c’est Rome elle-même, le théâtre de son pouvoir, les mises en scène auxquelles elle donne lieu, au gré de ses têtes d’affiche. L’ensemble donne aussi une idée de la façon dont, au fil des siècles, tout cela a été interprété, ne serait-ce que dans la volonté de réparer, de reconstituer, de blanchir jusqu’à outrance ces interprètes d’un passé désormais à jamais muet.


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