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La chronique qui ne sera pas publiée

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Je l’avais écrite d’un seul jet. Assise sur le canapé du salon, aux côtés de ma fille qui lisait ; dans la posture habituelle, donc, où je rédige presque chacune des chroniques. Certaines personnes ont besoin de s’isoler pour écrire, de se terrer au creux des bois ou de s’imaginer loin sur les terrasses des grandes villes. Moi, pour écrire, je n’ai souvent besoin que d’un coussin posé sur les genoux, pour surélever le clavier, afin de ne pas blesser ce dos qui commence à en avoir vu d’autres, d’écouteurs glissés dans mes oreilles, qui rythmeront la parole en soutenant la danse des doigts sur le clavier, tout en coupant un peu le bruit de la maisonnée. Il me suffit donc de très peu, de ces deux ou trois aménagements, pour que, déjà, je me sente dans cette petite maison de moi d’où les mots pleuvent. Et cette fois-là, ô oui, ils avaient plu, les mots comme les larmes.

Je pleure souvent en écrivant. Oui, je fais partie de ces personnes chanceuses pour qui il s’agit bel et bien d’une thérapie que d’écrire. Je dirais même que ce canal agit pour moi d’une manière plus puissante que toutes ces années passées sur un divan, en tout respect pour mes collègues de divan, et spécialement pour ces quelques psys qui auront eu à endurer mon flot pendant des années.

J’ai pleuré beaucoup en rédigeant cette chronique qui a coulé d’un seul jet, mais qui ne sera jamais publiée, non.

Ce ne sera pas cette chronique-là que vous lirez. Parce qu’elle était écrite avec mes larmes de rage et que, ces larmes-là, j’ai finalement décidé d’en user autrement.

Pas par pudeur, non. C’est rarement ce qui me retient, vous le savez bien, vous qui commencez sérieusement à me connaître presque davantage que mes psys. Ni même pas préservation d’un climat social ou encore par alignement sur mon code de déontologie, qui me sommerait de ne pas polariser ce qui, parfois, se tient déjà assez aux pôles de l’opinion publique, non plus. Non.

Si j’ai quelque chose à dire, et que ce quelque chose me traverse à la fois l’axe du cœur, du corps et de la tête, je trouve toujours le moyen de le dire. Non, ce n’est pas non plus pour ça.

Ni pour éviter d’être jugée ou attaquée, ça non plus. Comme toute femme qui prend la parole, je me suis habituée à habiter l’espace public en composant constamment avec la peur des représailles. Je commence à comprendre que ça fait malheureusement partie du chemin de toute femme qui s’avance dans cette horde, au milieu d’agoras qui sont si habituées à se vivre au masculin, depuis des millénaires, qu’elles ne savent pas encore vraiment comment accueillir ça, des paroles de femmes qui pensent par elles-mêmes, qui parlent de ce lieu de savoir qui n’a pas besoin de se faire approuver par des regards d’hommes pour continuer de se déployer.

Non. Ce n’est pas une décision de retenue de petite fille qui aurait eu peur de déplaire, ça me fait même un peu sourire pour moi-même, à l’intérieur, cette pensée.

Non, cette chronique ne sera pas publiée parce qu’elle est constituée d’une suite de mots qui ne se livrent qu’à voix haute, parce qu’ils sont sculptés dans une matière qui exige la présence pleine des autres femmes, une matière faite de nos cris, de nos souffles, de toutes nos douleurs portées depuis trop d’années, de tous nos nœuds dans le ventre, de nos nœuds dans la gorge, de nos nœuds partout dans nos chairs et dans nos esprits. Elle est écrite à partir de nos fatigues solidaires, de nos épuisements à tenter d’expliquer par écrit, avec le plus d’intelligence, de modération, d’exemples, de métaphores, de comparaisons, par toutes sortes de moyens, ce qui, pourtant relève de l’évidence.

Il y est donc question d’un grand cri, oui, d’un cri qu’on est tant habituées à retenir, à moduler, à descendre de quelques tons afin qu’il soit plus recevable, d’un cri auquel on a tenté de donner de jolies formes, pendant quelques centenaires, mais qu’on essaie maintenant d’habiter de plus en plus à nu, depuis quelques dizaines d’années. Un cri qui dirait quelque chose comme : « Arrêtez de nous tuer » à tous ces hommes qui, depuis toujours, se perçoivent comme les personnages centraux de l’histoire, inspirés qu’ils sont par toutes ces scènes qu’ils ont si souvent lues, dans tous ces livres qu’ils ont écrits, dans tous ces films qu’ils ont réalisés, dans toutes ces histoires qu’ils ont toujours écrites comme si c’était, toujours, uniquement un « livre dont vous êtes le héros ».

Non, vous ne la lirez pas, cette chronique du lundi, une semaine après cet autre lundi où un autre homme — persuadé qu’il jouait lui aussi dans le grand film de l’histoire du monde où il tenait le rôle principal — a décidé de tuer, parce qu’il était l’élu, le nouveau héros et qu’il allait, à lui seul, rétablir les choses, régler leurs comptes à celles qui ne l’avaient pas choisi, tuer les autres chanceux qui avaient accès aux femmes, à « la ressource » qu’il aurait bien aimé goûter lui aussi, parce que ça lui était dû, semble-t-il.

Ce lundi-là, il y a une semaine aujourd’hui, il avait trouvé moyen d’articuler une pensée qui lui justifierait de passer par-dessus toutes les lois, même la plus importante, celle hissée au-dessus de toutes les autres lois humaines, celle qui permet aux sociétés de tenir un tant soit peu, ensemble, celle qui dit : « Ne tue pas ». Et alors, il s’était mis en guerre et, ce jour-là, il a tué. Et il a engendré d’autres morts, qui, sans lui, ne seraient pas arrivées, simplement. Simple comme ça. Presque un lundi comme tous les autres pour nous, les femmes.

Mais vous ne la lirez pas, non. Vous lirez plutôt, comme nous l’avons toutes lu, de ces appels à ne pas nous replacer au centre de l’histoire, nous les femmes, puisqu’il s’agit bien de deux hommes qui sont morts, cette fois. Vous lirez, comme nous l’avons toutes lu, que la gauche tue, que c’en est bien la preuve, puisque le tueur lisait Marx, un autre homme, par ailleurs.

Quand a-t-on tué en invoquant la pensée de femmes ? J’attends la réponse. Elle viendra. On me parlera peut-être de Luxemburg ou de Davis, en n’ayant pas tout à fait bien compris, relevant quand même fièrement ces petites anecdotes de l’histoire, placées à côté de l’océan d’écrits qui, lorsqu’ils tombent dans les mains d’hommes qui veulent être le héros, trouvent ce dont ils sont besoin pour tuer d’autres humains. Vous lirez tous ces commentateurs, ces commentaires, écrits par des hommes souvent, oui, qui seront persuadés, eux aussi, qu’ils sont encore les héros de l’histoire, nous demander d’arrêter de toujours ramener toute l’attention sur nous, les femmes, et vous vous ferez votre propre idée.

Moi, je garderai la chronique qui ne sera pas publiée, celle écrite avec mes larmes de rage, pour toutes mes sœurs. Un jour, peut-être, je la leur lirai dans le creux de l’oreille ou encore sur des scènes où nous nous serons offert une vraie sécurité, entre nous, pour leur dire : « Tu as raison d’avoir peur, je te comprends. »

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