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La capture du carbone devait faciliter les projets énergétiques. Ottawa risque d’en faire un nouvel obstacle

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Le plus grand projet de stockage du carbone au Canada vient de franchir une étape importante en Alberta, illustrant le potentiel d’une technologie qui peut permettre au pays de produire davantage d’énergie tout en réduisant les émissions associées à son industrie.

Mais au moment même où Ottawa célèbre cette technologie comme un élément de sa nouvelle ambition de faire du Canada une «superpuissance énergétique», une inquiétude grandit dans le secteur : que la capture du carbone cesse d’être un outil permettant de rendre les projets énergétiques plus propres pour devenir une nouvelle condition réglementaire insurmontable imposée avant même qu’ils puissent aller de l’avant.

Le gouvernement de Mark Carney a déjà emprunté cette voie.

Son appui à un éventuel pipeline transportant au moins un million de barils de pétrole albertain par jour vers la côte du Pacifique a explicitement été lié à la réalisation du gigantesque projet de capture et de stockage Pathways.

Autrement dit, ce qui pouvait initialement apparaître comme un compromis raisonnable — produire davantage d’énergie tout en investissant dans des technologies réduisant les émissions — risque maintenant de devenir une autre façon de rendre les projets énergétiques plus coûteux, plus complexes et, dans certains cas, beaucoup moins attrayants à financer.

Un projet de capture qui fonctionne déjà

C’est dans ce contexte qu’Enhance Energy a donné mercredi le premier coup de pelle de son nouveau centre Origins, près de Clive, à environ 140 kilomètres au sud d’Edmonton.

Selon Global News, le projet doit commencer ses opérations dès janvier et pourra initialement stocker de façon permanente jusqu’à 1,5 million de tonnes de CO₂ par année, ce qui en ferait le plus important centre de stockage du carbone au pays.

Origins sera relié à l’Alberta Carbon Trunk Line, un réseau de transport du CO₂ déjà en exploitation. Enhance Energy exploite également depuis 2020 un autre site à Clive, où plus de neuf millions de tonnes de CO₂ auraient déjà été stockées de façon permanente.

Le nouveau centre recevra notamment des émissions provenant de la raffinerie Sturgeon de Northwest Redwater et de l’usine d’engrais Nutrien de Redwater, avec la possibilité d’accueillir éventuellement d’autres installations industrielles, notamment dans le pétrole, le gaz et la production d’électricité.

Il s’agit précisément du type d’utilisation qui a longtemps rendu la capture du carbone intéressante pour le secteur énergétique : non pas interdire ou empêcher la production, mais développer parallèlement une infrastructure permettant d’en réduire l’empreinte.

Le ministre fédéral de l’Énergie, Tim Hodgson, a d’ailleurs présenté Origins comme un exemple de la nouvelle approche économique d’Ottawa.

Le Canada veut «construire de grandes choses à nouveau», a-t-il déclaré mercredi en affirmant que les gouvernements fédéral et albertain ainsi que l’industrie travaillaient désormais ensemble.

Le ministre albertain Brian Jean estime pour sa part que cette technologie permettra à sa province de produire «le pétrole et le gaz les plus responsables au monde».

Voilà, sur papier, le compromis qui devrait être recherché : davantage de production, davantage d’infrastructures et parallèlement davantage de technologies capables de réduire les émissions.

De solution technologique à condition préalable

Le problème apparaît lorsque le deuxième élément devient une condition imposée au premier.

Mark Carney a précisément établi ce lien dans le dossier du nouveau pipeline pétrolier vers la côte Ouest.

En mai, le premier ministre expliquait que son gouvernement souhaitait faire progresser un pipeline capable de transporter au moins un million de barils par jour vers de nouveaux marchés.

Il ajoutait immédiatement que Pathways devait avancer «comme prérequis à ce projet».

Ottawa a réaffirmé cette condition en juillet dans son entente avec l’Alberta et les cinq grands producteurs des sables bitumineux.

«Comme prérequis au pipeline», déclarait encore Carney, Ottawa, l’Alberta et les producteurs avaient convenu des modalités permettant de lancer Pathways, présenté comme le plus important projet de capture, d’utilisation et de stockage du carbone au monde.

Pathways doit permettre de réduire initialement les émissions de six millions de tonnes par année d’ici 2035, dans le cadre d’un engagement plus large de 16 millions de tonnes de réductions annuelles.

La capture du carbone n’est donc plus simplement encouragée parce qu’elle pourrait améliorer la performance environnementale de l’industrie.

Elle devient une monnaie d’échange réglementaire : vous pourrez peut-être construire le pipeline, à condition de construire également l’infrastructure de captage exigée par Ottawa.

Et cette distinction est loin d’être théorique lorsqu’il est question de projets valant des dizaines de milliards de dollars.

Une facture qui peut compromettre les investissements

Les producteurs eux-mêmes ne rejettent pas nécessairement Pathways ni la capture du carbone.

Ils préviennent cependant depuis des mois que les coûts doivent être compatibles avec la réalité économique du secteur.

Le PDG de Cenovus, Jon McKenzie, évaluait en juin le coût de Pathways à 20 à 30 milliards $. Il soutenait alors que l’industrie ne pouvait simplement être présumée capable d’absorber simultanément ces dépenses, les coûts de croissance de la production et ceux nécessaires pour remplir un nouveau pipeline.

«Sans un régime d’investissement compétitif», prévenait-il, les investissements nécessaires seront difficiles à réaliser.

McKenzie avait également soutenu que, dans le régime réglementaire alors en place, le nouveau pipeline vers la côte Ouest était essentiellement «non finançable» par le secteur privé, notamment en raison de la tarification industrielle du carbone et de l’investissement massif nécessaire pour augmenter la production.

Les conséquences de cette incertitude commencent déjà à se faire sentir.

Canadian Natural Resources a indiqué en août mettre sur pause certains projets d’expansion à moyen et long terme en attendant que les ententes fiscales et réglementaires négociées avec Ottawa et Edmonton deviennent juridiquement contraignantes. Suncor demeure elle aussi prudente avant d’accélérer sa croissance, tandis qu’Enbridge a retardé une expansion de son réseau Mainline faute d’engagements suffisants des producteurs.

Voilà le danger.

Un gouvernement peut annoncer qu’il souhaite réindustrialiser le pays, construire des pipelines et faire du Canada une puissance énergétique mondiale. Mais si chaque nouveau projet doit ensuite traîner derrière lui suffisamment de conditions, de taxes, de programmes compensatoires et d’investissements obligatoires, l’objectif économique peut être neutralisé avant même que la première pelle ne touche le sol.

Les conservateurs dénoncent toujours les «red tapes»

C’est essentiellement cette contradiction que visait mercredi la réaction conservatrice à l’annonce d’Ottawa.

La porte-parole conservatrice en matière d’Énergie et de Ressources naturelles, Carol Anstey, n’a pas attaqué le projet Origins lui-même.

Elle a plutôt accusé le gouvernement de célébrer de nouveaux projets tout en maintenant, selon elle, l’appareil réglementaire qui empêche toujours de développer suffisamment rapidement les ressources canadiennes.

«Alors que le gouvernement libéral annonce un projet pour cartographier les gisements dans le sol, il n’a toujours pas éliminé une seule loi anti-développement permettant de sortir du sol l’énergie, les minéraux critiques et les métaux canadiens», a-t-elle déclaré dans une réaction transmise mercredi.

Les conservateurs réclament notamment l’accélération de centaines de projets attendant des autorisations fédérales, l’abolition de la tarification industrielle du carbone et l’abrogation des lois C-48 et C-69.

Le gouvernement Carney a indéniablement adopté un discours beaucoup plus favorable au développement énergétique que son prédécesseur. Il a créé un Bureau des grands projets, promis d’accélérer les autorisations et négocié avec l’Alberta un cadre permettant simultanément d’accroître la production pétrolière et de réduire les émissions.

Mais le véritable test ne sera pas le nombre de projets qu’Ottawa dit vouloir construire, ce sera le nombre de projets que des entreprises accepteront réellement de financer.

Origins démontre que la capture du carbone peut faire partie de cette nouvelle vague d’investissements énergétiques et industriels. Elle devrait précisément servir à rendre possibles davantage de projets.

Si Ottawa en fait plutôt un passage obligé suffisamment coûteux pour empêcher ces mêmes projets de franchir la décision finale d’investissement, une technologie conçue pour réconcilier développement énergétique et réduction des émissions aura été transformée en exactement l’inverse : une couche supplémentaire de «red tape» vert dissimulée derrière le nouveau discours de réalisme économique.

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