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L’or noir de la Seconde Guerre mondiale

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Le pétrole est devenu une obsession stratégique dans le courant de la Seconde Guerre mondiale. Son importance a toutefois fluctué entre 1939 et 1945, comme le révèle l’historien français Daniel Feldmann dans un essai novateur consacré à la soif d’essence des belligérants.

L’ouvrage de l’ingénieur de formation est paradoxal. S’il revisite le conflit sous l’angle de l’or noir, c’est pour mieux relativiser son impact sur le plan tactique, que ce soit sur les routes enneigées de Stalingrad ou dans les sables d’El Alamein.

Les modestes puits de pétrole de la Roumanie ont suffi aux blindés de l’Allemagne nazie pour rouler de Varsovie à Paris, en passant par Copenhague, au plus fort du blitzkrieg. Les panzers se sont toutefois immobilisés abruptement à une trentaine de kilomètres seulement de Moscou, en décembre 1941. Panne sèche.

« Certaines unités en pointe ont manqué d’essence », relate Daniel Feldmann. « Mais de façon macro, il y avait assez de carburant en Allemagne. Le problème, c’est qu’il n’était pas au bon endroit. » Le chaos régnait le long des lignes de ravitaillement du front de l’Est. « On est très loin de l’image ordonnée que l’on se fait de l’Allemagne. »

Cela dit, c’est la résistance de l’Armée rouge après une série de désastres qui a sauvé Moscou dans la dernière phase de l’opération Barbarossa qui devait assurer la pérennité du Reich. « Les défenses de la ville avaient été renforcées au point que les Soviétiques ont contre-attaqué en force, les Allemands n’avaient aucune chance d’y arriver. »

Caucase

La quête de l’or noir a été le moteur de plusieurs offensives dans le courant du conflit. À commencer par l’entrée en guerre du Japon contre les États-Unis à la fin de 1941. Le raid de Pearl Harbor est suivi par la prise de contrôle des champs pétrolifères de l’Indonésie par des parachutistes japonais.

Un second exemple survient à l’été de 1942 lorsque les armées allemandes enlisées devant Moscou sont redirigées par Hitler vers les puits de pétrole du Caucase russe, dont la conquête vise autant à alimenter les panzers qu’à assécher les blindés de l’Armée rouge dans le cadre d’une guerre économique à long terme.

Les Allemands s’emparent du puits de Maïkop après deux semaines d’offensive. Les ingénieurs soviétiques ont toutefois cimenté ses trous de forage en plus d’y insérer des clous pénétrant en acier qui s’enfoncent dans le sol à mesure que l’on tente de les retirer.

« En 1942, Hitler était persuadé qu’il lui fallait le pétrole du Caucase pour gagner la guerre. Or il n’obtient pas ce pétrole, et ça ne provoque pas l’effondrement de l’Allemagne. Il se passe donc quelque chose d’autre », note le spécialiste.

La résistance prolongée du Reich s’explique notamment par l’enlisement des belligérants du front de l’Est le long d’une ligne fortifiée reliant la mer Noire à la Baltique. Les longues chevauchées de panzers sont révolues, ce qui permet d’économiser l’essence. « Les Allemands n’ont aucune raison de cesser le combat qui peut se faire avec très peu de carburant. »

Le charbon suffit à déplacer les régiments d’un bout à l’autre de l’Europe sur le réseau ferroviaire allemand, où circulent également les trains chargés de civils à destination des camps de la mort. L’armée nazie peut aussi se déployer sur de courtes distances, la plus grande partie des soldats de la Seconde Guerre mondiale se déplaçant à pied ou à cheval, comme à l’époque des guerres napoléoniennes du XIXe siècle.

« Tant qu’on est dans une de ces deux configurations extrêmes, on n’a pas trop besoin de pétrole en mode défensif », constate Daniel Feldmann. « Le problème survient à l’échelle intermédiaire, quand il faut faire un mouvement de 30, 40 ou 50 kilomètres. C’est foutu si l’adversaire perce la ligne et avance de 30 bornes. »

Le pétrole synthétique offre un sursis à l’Allemagne nazie jusqu’à ce que les bombardiers alliés se mettent à pilonner ses raffineries. « Les Allemands comme les Japonais se battent malgré tout avec acharnement jusqu’au dernier jour quasiment. Les fins de guerre sont des décisions politiques, elles ne sont pas des décisions économiques », rappelle l’auteur.

Nationalisation

Au-delà des opérations militaires, Daniel Feldmann reconstitue la géopolitique de l’or noir à une époque où le Moyen-Orient était encore un acteur de seconde zone. « Les géologues venaient tout juste de découvrir du pétrole au Koweït et en Arabie saoudite, mais sans avoir conscience de l’importance des réserves. »

Obnubilés par l’expansion du Reich vers l’Est, les nazis n’ont pas su exploiter les champs pétrolifères situés sur leur propre territoire. « La production aurait suffi à combler tout ce que le pays a consommé pendant la guerre », constate l’auteur. « On l’a complètement oublié, mais l’Allemagne sera le premier producteur de pétrole d’Europe après la guerre. »

Le lobbying des entreprises allemandes qui avaient fait le pari du pétrole synthétique explique la mise en jachère de ce gisement découvert dès le début des années 1930. « Dans ce cas d’espèce, c’est l’industrie capitaliste qui a mis l’État à son service ! »

En dépit de son aura de puissance, l’Allemagne nazie n’a jamais osé nationaliser l’or noir. « Ses dirigeants se rendent compte que ce n’est pas nécessaire. Avec l’effort de guerre, l’armée est devenue le principal client, ce qui donne un certain pouvoir. »

La nationalisation est une opération délicate, rappelle l’historien du pétrole en évoquant l’exemple récent du Venezuela, dont le président, Nicolás Maduro, a été enlevé par un commando américain en début d’année. « La seule chose que les compagnies craignent, ce n’est pas l’évolution des cours du pétrole, un accident ou une baisse de la consommation, c’est la nationalisation. Elles ne supportent pas ça ! »

Les compagnies pétrolières ont la mémoire longue. « Elles ont vu des pays naître et mourir », observe Daniel Feldmann. « Si un État n’est pas content, on verra bien s’il est toujours là d’ici 10, 20 ou 30 ans. »

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