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L’ogre prêt à manger tous les journalistes

1 month_ago 27

         

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Intelligence artificielle (IA) générative, c’est le nom de la bête. Ses pouvoirs font trembler des journalistes, tandis que d’autres se demandent comment domestiquer le monstre.

Le journalisme sortira-t-il vivant de cette bataille où la puissante techno dispute la tribune aux salles de rédaction? Est-ce un dernier clou au cercueil du journaliste déjà menacé par la dégradation de la confiance envers le métier?

Lourdes questions dont les réponses ne seront qu'effleurées en ce vendredi ensoleillé. Une bonne centaine de personnes s'enferment dans un sous-sol d'église pour en discuter.

Paradoxalement, à Carleton-sur-Mer, ces questions technologiques se posent à l’ancienne, devant public, avec comme seule technologie un bon vieux micro.

À voir tout ce monde assis interagir avec les panélistes, un premier constat : la voix humaine a un bel avenir.

Second constat : ça ne suffira pas.

L’autre bête qu’on appellera journaliste est dévorée par la curiosité. Défaut bien humain, mais qui amène le journaliste à pousser son investigation et à parler de l’IA avec, à la fois, de l’inquiétude et de la fascination.

Des participants à un panel qui rigolent.

Les participants au panel de discussion L'IA va-t-elle tuer le journalisme : Jonathan Trudel de Radio-Canada, Roland-Yves Carignan de l'UQAM, Marc Gendron du Soleil, Colette Brin de l'Université Laval et l'animateur Bruno Guglielminetti.

Photo : Radio-Canada

L’outil, parce que c’est aussi un outil complètement génial et polyvalent, facilite la transcription, la recherche documentaire, la synthèse, le reformatage, la copie... et quoi d’autre encore?

L’IA bouscule déjà les pratiques de création du contenu, amène de nouvelles tâches dans les salles de rédaction, comme la transcription d’entrevues, la vérification de recherches facilitées par l’IA ou la production de versions en différents formats d’un reportage, quand ce n’est pas l’écriture de requêtes.

Dans la majorité des salles qui utilisent l’IA pour la production de contenu, le résultat de cette aide doit être validé par un journaliste. C’est du moins la prétention, mais comment vérifier?

Un doute plane

D’ailleurs, quelle partie de ce texte a été écrite par l’IA? L’intro? La suite que vous vous apprêtez à lire? La conclusion?

L’IA induit une émotion. Cette phrase, prononcée au début d’un premier atelier, fait image. On pense alors à ces gens amoureux de leur robot conversationnel, à ceux qui, déjà, préfèrent le faux réconfortant à une vérité dérangeante. La machine veut plaire et elle plaît, surtout quand elle propose une version plausible de la réalité.

La réflexion dans le petit sous-sol de l’église de Carleton-sur-Mer se poursuit sur les contenus de l’IA générative qui se substituent de plus en plus aux moteurs de recherche, devenus des moteurs de réponses. Les résumés de l’IA court-circuitent la référence aux sites d’information. Pas de clic, pas de fric et pas de journaliste. C’est l’IA qui devient le média.

Même si ce média, d’après les commentaires de la tribune, se trompe souvent, génère une prolifération d’informations de faible qualité et invente des faussetés, il reste un concurrent féroce, ne serait-ce que par le doute généralisé qu’il distille sur l’information.

Un programme du Festival international du journalisme de Carleton-sur-Mer.

Parmi les rencontres, plusieurs portent sur les impacts de l'utilisation de l'IA sur le métier de journaliste et sur l'information.

Photo : Radio-Canada

L’utilisation de l’IA en information s'attaque à la dimension sociale et politique du journalisme ; cette espèce de liant communautaire qui aide parfois à mieux connaître son voisin ou à comprendre les drames vécus à l’autre bout de la planète. Le récit journalistique, basé sur des faits vérifiés, ne vient jamais sans valeur, ne serait-ce que celle du choix de raconter, ou pas, une histoire.

Comment alors isoler les valeurs portées par les IA génératives de celles de leurs créateurs ou propriétaires? Surtout qu’ils sont, à quelques exceptions, les mêmes qui contrôlent déjà les réseaux sociaux. Les mêmes qui ont eu, au cours des dernières années, tant d’influence sur la presse et les médias.  Comment surveiller un pouvoir technologique alors que nos outils dépendent de lui? lance un des panélistes.

L’atelier est visiblement trop court pour répondre à cette question.

L’interrogation en taraude plus d’un dans ce festival, et c’est en continuité avec ce premier atelier que d’autres ont repris la discussion en après-midi, en abordant la souveraineté numérique.

Retour au sous-sol de l’église

L’endroit est parfait pour prêcher le besoin des sociétés démocratiques de se doter de technologies capables de redonner aux médias le contrôle de la diffusion de leurs contenus et, pour les gouvernements, de protéger les données des citoyens.

Au passage, le public a droit à un rappel de la non-neutralité des réseaux sociaux, de leur modèle basé sur des algorithmes qui valorisent la colère et la polarisation.

Trois panélistes au festival du journalisme.

Philippe Lamarre d'Urbania, David Colon de Sciences Po Paris et Alain Saulnier, auteur, durant la discussion sur la souveraineté numérique.

Photo : Radio-Canada

On comprend que les solutions existent, que l’argent pourrait y être, les lois aussi, mais que la volonté politique n’y est pas. Un avis confirmé dans la salle par l’ex-ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Gilles Bélanger. Ils nous ont séduits, ils nous ont compromis, maintenant, ils nous détiennent , commente un citoyen, manifestement inspiré par les lieux.

La conversation citoyenne se poursuit, donc. En fin de matinée, on s’est vraiment demandé s’il ne fallait pas plutôt parler de dialogue avec le citoyen. On s’est aussi penché sur la nécessité pour les grands médias de se munir de chartes et de balises claires sur l’utilisation de l’IA, comme celles promues par RSF, pour conserver la confiance du public.

Alors, quelle partie de ce texte a été écrite par l’IA? En toute transparence : aucune. D’abord, ça irait à l’encontre du code d’éthique de Radio-Canada, puis, surtout, il y a ce mot : terrain. J’y étais.

C’est la réponse simple et basique d'une journaliste à l’IA.


Sur le terrain

  • Une tente a été plantée devant le Quai des arts, au quartier général du festival, pour y créer un espace de déconnexion. La tente surplombe la pointe Tracadigash et la plage qui sont juste en bas, avec la mer au loin. Avec le soleil vient une envie de rester dehors.
  • Le festival compte une quarantaine de bénévoles, dont l’ex-maire de Carleton-sur-Mer Denis Henry, 73 ans. Depuis trois ans, il est un des deux chauffeurs des invités du festival. Son journaliste préféré : Jean-François Lépine (tant pis pour les autres, mais il vous aime beaucoup aussi). M. Henry n’assiste à aucune conférence. « C’est le côté humain qui m’intéresse », dit-il.
  • Dans la salle, vendredi matin, la question qui tue n’a pas été posée. Combien de temps encore avant que l’IA fasse ses propres entrevues?
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