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Après nous avoir amenés avec lui à Pyongyang, en Birmanie, à Shenzhen et à Jérusalem, après nous avoir raconté le récit d’un otage humanitaire gardé captif dans le Caucase, et même après un retour dans sa propre jeunesse et une incartade dans l’art de ne rien faire, voilà que Guy Delisle prend à bras-le-corps, mot à mot, L’occupation des sols, une nouvelle de l’auteur français Jean Echenoz.
Une toute petite et courte nouvelle, d’une quinzaine de pages, dans laquelle Echenoz raconte comment un père et son fils doivent faire le deuil d’une épouse, d’une mère, qui fut l’égérie, brièvement, d’une marque de parfums. Or, un drame frappe le duo : l’appartement qu’il habite brûle, emportant avec lui tous les souvenirs de cette femme dont il ne reste qu’une trace, une publicité pour laquelle elle a posé, peinte sur un mur extérieur. Mur qui finira par être recouvert, progrès urbanistique oblige.
Guy Delisle sera présent à Montréal pour le festival littéraire Metropolis bleu, qui débute jeudi, où il recevra le prix Avenir et société. Le Devoir lui a parlé, à son domicile en France, quelques jours avant son séjour.
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Comme son précédent album portait sur le travail du photographe Eadweard Muybridge et que, dans celui-ci, il raconte carrément l’histoire, et les mots, d’un autre, nous avons commencé cet entretien en lui demandant s’il ressentait le besoin de s’éloigner de sa propre histoire, de prendre du recul sur ce qu’il vivait.
Oui, il y a un peu de tout ça dans ce projet. En fait, je suis vraiment un grand admirateur du travail de Jean Echenoz. J’ai eu la chance de le rencontrer et de créer des croquis à partir de certains de ses textes pour un projet, et je trouvais ça l’fun de parler de quelqu’un d’autre. J’avais déjà parlé de moi un peu partout sur la planète, et je voulais utiliser les outils que j’avais développés pour la bande dessinée et les appliquer à un autre projet.
Mais ici, on ne fait pas dans l’adaptation, ni l’inspiration. Le texte est intégralement repris, sauf pour un petit mot de changé.
Ça n’a aucun sens d’adapter Echenoz. Parce que ce qui est intéressant, c’est son style. Et là, il y avait cette nouvelle courte, qui n’est pas son œuvre la plus connue, mais que j’avais parce que je suis maniaque, et je me suis demandé : si on déplie ce texte, est-ce qu’on peut l’accompagner en dessin ?
Jean Echenoz, qui a maintenant 77 ans, a-t-il été impliqué dans ce projet ? Ça s’est fait un peu malgré lui, comme il arrive parfois, ou il était d’accord ?
Oui, parce qu’on se voit de temps en temps. J’ai commencé vite fait de mon côté, avec un story-board, voir ce que cela pouvait donner, et je le lui ai montré. Jean, qui n’est pas un grand lecteur de bandes dessinées à la base, s’est montré très enthousiaste. Par la suite, je lui faisais parvenir les pages au fur et à mesure, et il n’a jamais perdu cet enthousiasme. Ce fut très agréable et positif de travailler avec lui.
Comme le style d’écriture d’Echenoz est qualifié de très cinématographique, avec beaucoup de descriptions, est-ce que cela facilite la tâche lorsqu’on doit mettre le texte en images ? Est-ce que cela peut devenir source de conflit entre un auteur qui voit ce qui se passe dans sa tête et un autre qui a pour mission de le dessiner ?
Il n’y a pas eu de conflits, mais plutôt des questionnements, je dirais. Il y a une scène, en particulier, où un personnage féminin vient parler au père et lui dire qu’elle a du lait. Mais on ne sait pas vraiment pourquoi. Est-ce la guerre et elle a réussi à s’en procurer ? Elle vient d’avoir un bébé et a une montée de lait ? J’ai demandé à Jean, qui m’a répondu ne pas le savoir. Mais je ne sais pas s’il ne le savait vraiment pas ou s’il ne voulait pas m’aider. Mais ça m’a fait quand même un peu peur, parce que je ne voulais pas que le lecteur n’ait pas la même interprétation que j’en avais. Bref, j’ai réglé le problème en la dessinant un peu ronde, et les deux hypothèses peuvent fonctionner !
Même chose pour la représentation des personnages. Autant le lectorat que l’auteur s’en créent une image mentale. Est-ce important d’obtenir au moins une forme d’approbation de leur créateur original ?
Au début, je pensais faire seulement du trait, parce que l’écriture de Jean est dense et simple à la fois. Ensuite, je voulais que le dessin soit en équilibre avec le texte, alors je me suis inspiré de lui pour créer les personnages. Pour le fils, je l’ai imaginé plus jeune, avec toute sa douceur, grand, un peu timide, blond. Et pour le père, je cherchais à mettre en relief un côté plus sévère, c’est pourquoi il est chauve, avec une moustache. Et pour cette mère, j’ai dû m’inspirer des affiches publicitaires de l’époque. La marque de parfum existait durant les années 1920 et 1930, et cela m’a servi de guide. Je voulais garder un aspect un peu cartoon, mais qu’elle soit quand même appétissante.
Et concernant cette remise de prix prévue dans le cadre du festival, objet de son séjour à Montréal : est-ce que Guy Delisle a de la difficulté à être célébré ?
Ça me fait vraiment plaisir, particulièrement parce que ça vient d’ici, de chez nous. Surtout, aussi, que la bédé soit célébrée dans un festival littéraire, je trouve que c’est une bonne chose. Je ne vais quand même pas bouder mon plaisir !
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Comme nous n’avons pas boudé le nôtre lors de la lecture de cet album, qui nous permet de découvrir un Delisle en pleine possession de ses moyens créatifs, et, peu importe la carte, quand le trajet est aussi beau, on a envie de s’y promener aussi. Bref, L’occupation des sols nous montre un nouvel aspect de la délicate sensibilité de Guy Delisle, qui sait toucher aux sentiments sans nous plonger dans le mièvre, un équilibre délicat à atteindre.
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