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C’est un matin de février, et nous sommes au centre de jour de Nicolet, un des rares endroits dans le coin où les personnes sans-abris peuvent aller prendre une douche ou laver leurs vêtements. Betty Ellinakis se prépare à partir pour la journée. La travailleuse de rue cherche des seringues pour les distribuer, lors de sa tournée, à certaines personnes qui pourraient en avoir besoin. Aujourd’hui, elle veut prendre des nouvelles d’un homme qui vit dans une roulotte et s’assurer du bien-être d’une femme qui risque de se trouver à la rue d’un jour à l’autre.

Betty Ellinakis est travailleuse de rue dans le secteur de Pierreville.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Elle couvre le territoire de Pierreville, à 25 km de Nicolet. Elle tisse des liens avec des gens vulnérables, touchés par l’itinérance, l’isolement, la consommation. Elle apprend à les connaître et leur offre son aide. Je peux apporter de l’aide au niveau de la nourriture, des vêtements. Je peux apporter de l’aide au niveau de l’écoute. Quelqu’un qui a besoin de se confier, de jaser, un lien de confiance , explique-t-elle.
Nous nous donnons rendez-vous au Centre d'action bénévole du lac Saint-Pierre, à Pierreville. C’est jour de distribution alimentaire, et Betty en profite pour se faire connaître.
Parmi ses objectifs du jour, elle veut prendre des nouvelles de Gaston. Le septuagénaire habite dans une roulotte sans électricité ni chauffage. Au début de l’hiver, il a passé un peu de temps au Havre, un refuge à Trois-Rivières, mais ça n'a pas fonctionné, il se sentait loin, raconte Betty. Le Havre est situé à plus de 50 km de chez lui. Il a préféré retourner dans sa roulotte, dans son village, et y affronter les froids de l’hiver.

Gaston a passé quelque temps au Havre à Trois-Rivières, mais il préfère endurer le froid de l'hiver dans son village.
Photo : Radio-Canada / François Genest
On l’éloigne de son réseau social, on l’éloigne de ce qu’il connaît, des services qu’il connaît déjà, on l’éloigne de ses amis, et ce n’est pas ça qu’on veut. On ne veut pas déraciner quelqu’un de tout son filet de sécurité, explique la directrice adjointe des ressources humaines à Point de rue, qui s’occupe du centre de jour de Nicolet, Sarah Robitaille.
Souvent, comme Gaston, les personnes en situation d'itinérance préfèrent affronter l’hiver dans leur coin plutôt que se déraciner pour avoir accès à des services.
Ça fait un bout que je ne l'ai pas vu, et je veux savoir comment il est installé, si ça va bien, s’il a besoin de quelque chose pour le réchauffer, explique Betty. Il possède plusieurs sacs de couchage, mais le mercure est souvent descendu sous les moins vingt degrés en janvier. En ce début février, la température ne semble pas près de remonter.

Betty Ellinakis sillonne les rues de Pierreville et la campagne environnante pour apporter de l'aide à ceux qui en ont besoin.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Dans la voiture en se rendant à Notre-Dame-de-Pierreville, Betty en profite pour prendre des nouvelles d’une femme qui a subi une intervention chirurgicale importante. Elle a eu besoin d’assistance après puisqu’elle avait perdu beaucoup d’autonomie. Betty est heureuse d’apprendre qu’elle a recommencé à conduire sa voiture. Elle lui promet quand même de passer la voir le lendemain.

Betty cogne à la porte de la roulotte de Gaston, mais il n'est pas là.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Nous arrivons à la roulotte de Gaston. Betty cogne, mais il n’est pas là. Elle va voir un peu plus loin chez une amie qui l’aide beaucoup. Gaston n’est pas là non plus, mais l’amie lui donne quelques nouvelles.
Alors que nous quittons la résidence de l’amie, Betty voit Gaston arriver. Betty le fait monter dans sa voiture pour l’emmener à la distribution d’aide alimentaire. Pendant le trajet d’une dizaine de minutes, Gaston nous raconte sa vie. Son enfance, son passage aux États-Unis, sa vie dans la rue à Montréal. Parfois, il s’emporte, mais Betty change subtilement le sujet de conversation. Il lui demande de faire un arrêt au guichet automatique. Betty se dirige vers la caisse. Gaston lui indique à quelques reprises qu’il doit aller à Montréal le lendemain pour un rendez-vous médical. Il semble préoccupé et ne sait pas comment il pourra se rendre. Betty l’écoute.

Gaston compte sur une dizaine de sacs de couchage pour se tenir au chaud dans sa roulotte pendant l'hiver.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Nous arrivons au Centre d’action bénévole. Le stationnement est plein. Cette semaine, c'est la plus grosse distribution de denrées dans l’histoire du Centre. En tout, 82 familles de Pierreville et des environs viennent chercher un panier. Elles ne sont évidemment pas toutes à la rue, mais elles ont toutes besoin d’aide pour manger.
Catherine Bussières est adjointe à la direction du Centre. Elle est aussi travailleuse de milieu auprès des aînés. Depuis la pandémie, elle remarque que la pauvreté a explosé à Pierreville et dans les alentours.
On a des gens en situation d’itinérance de 70 ans en montant. On le voit. Et c’est sans compter tous les gens qu’on ne voit pas, affirme-t-elle.

Sarah Robitaille aimerait qu'il y ait davantage de ressources pour aider les personnes sans-abris en milieu rural.
Photo : Radio-Canada / François Genest
Sarah Robitaille abonde dans le même sens. Dans l'espace urbain, on les voit beaucoup plus. Ici, en région, autant à Nicolet que dans les municipalités environnantes, on les voit moins. Les campements sont plus cachés et il y a beaucoup, beaucoup de gens qui sont en itinérance invisible, dit-elle. D’où l’importance de leur offrir des services de proximité. Sarah Robitaille croit qu’un service d’hébergement d’urgence constitue un besoin criant à Nicolet.
Le fait qu’ils soient loin de tous les services rend les choses beaucoup plus difficiles aussi. Pour les suivis médicaux…
Comme Gaston, qui cherche encore un moyen d’aller à son rendez-vous médical le lendemain.
Pendant qu’il ramasse ses denrées, Betty s’informe sur les départs d’autobus. Je peux aller te chercher à 7 h et te déposer à Sorel, lui dit-elle. Le dossier est réglé.

Lors de son passage à la friperie du Centre d'action bénévole pour récupéré son panier d'aide alimentaire, un manteau et un pantalon de cuir lui sont tombés dans l'œil.
Photo : Radio-Canada / François Genest
La prochaine fois qu’elle le reverra, Betty veut encourager Gaston à nettoyer sa roulotte. Elle aimerait aussi qu’il puisse, un jour, avoir un petit foyer pour se chauffer, peut-être même l’électricité. Mais pour l’instant, sa roulotte n’est pas assez sécuritaire. Elle veut éviter à tout prix qu’il allume un incendie sans le vouloir.
Un petit pas à la fois.


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