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L’interculturalisme québécois est-il mort?

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L’un des faits marquants de l’année qui vient de se terminer, quasiment passé sous le radar, est la rupture opérée par le gouvernement caquiste à l’endroit de ce qu’il était convenu d’appeler le « modèle interculturel ». Si on se fie aux actions et aux paroles du gouvernement depuis son arrivée au pouvoir, on peut se demander si c’est la fin de l’interculturalisme, un modèle made in Québec qui visait à reconnaître le caractère pluraliste de la société québécoise, à valoriser la contribution de toutes ses composantes tout en insistant sur les relations entre elles et faisant du français la langue de la culture publique commune.

L’adoption, le 28 mai 2025, de la Loi sur l’intégration à la nation québécoise (loi 84) s’inscrit dans une trajectoire opposée qui jette aux orties une compréhension nuancée et respectueuse de la complexité des identités et des modalités d’appartenance à la société québécoise. Ce virage fut renforcé par le dépôt du projet de loi 9 (Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec), puis totalement confirmé dans le projet de loi 1 qui cherche à cadenasser l’idée de l’intégration nationale en l’enchâssant dans la constitution québécoise.

Le préambule de la loi 84 énonce que les Québécois forment une nation au sein de laquelle ne se déploie qu’une seule culture, présentée ici comme une seule et unique « culture commune ». Il soutient que ce modèle s’inscrit dans la continuité de la Politique québécoise du développement culturel élaborée à la fin des années 1970 par Fernand Dumont, Guy Rocher et Camille Laurin. Il s’agit, selon nous, d’un véritable et tragique détournement de sens.

La politique de 1978 évitait délibérément l’utilisation de l’expression « culture commune » pour lui préférer celle de « culture principale de tradition française ». Les auteurs ne déclinaient pas la culture québécoise au singulier ni ne faisaient référence à « une » culture québécoise indifférenciée. Au contraire, ils citaient une « culture principale » et ses nombreux attributs, porteuse d’une identité, dont la langue représentait l’un des axes centraux et le signe premier de son identité. Loin de proposer une homogénéisation culturelle au nom d’une identité unique à laquelle les nouveaux arrivants devaient s’assimiler, l’énoncé reconnaissait « la pluralité des mondes culturels et la pluralité des voies d’accès à la reconnaissance que les hommes poursuivent de leur existence commune ».

En somme, la politique de 1978 prenait acte de l’hétérogénéité de la culture québécoise, reconnaissant la diversité au Québec non pas comme une menace, mais comme quelque chose lui étant intrinsèque.

Depuis cette époque, l’idée de l’interculturalisme s’est inspirée de cette volonté de favoriser les rapprochements culturels à travers les interactions positives, la réciprocité et le respect mutuel. Ces principes ont historiquement positionné le Québec à mi-chemin entre les approches assimilationnistes et multiculturalistes. Il importe de rappeler qu’ils renvoyaient aux dimensions civiques de la communauté politique dans un cadre bien précis, celui du Québec où le français est la langue officielle et la langue commune, surtout dans les dynamiques de la sphère publique.

Ainsi, plutôt que d’aborder l’interculturalisme à travers le prisme d’une « culture commune », ce modèle proposait un cadre civique dont les paramètres avaient déjà été bien établis dans l’énoncé Au Québec, pour bâtir ensemble de 1990 et qui ont été réitérés à maintes reprises, notamment dans les recommandations du rapport de la commission Bouchard-Taylor, en 2008.

Le gouvernement actuel a abandonné cette conception du vivre-ensemble, qui, rappelons-le, interpelle toutes les composantes de la société québécoise pour le remplacer par un modèle d’intégration qui ne concerne que les personnes issues de l’immigration. Cette approche s’inscrit dans une démarche assimilationniste qui repose sur une vision purement ethnique de la nation québécoise, qui nie les fondements de la culture civique au Québec et qui stigmatise un grand nombre de personnes qui ont décidé de s’installer au Québec et de s’y enraciner.

Loin de reconnaître la diversité de la culture québécoise, la loi 84 soumet les personnes issues de l’immigration à l’injonction à adhérer à une culture dite « commune », dont certains de ses éléments aux contours indéfinis, notamment les « valeurs sociales distinctes » et les « valeurs québécoises ». Le projet de loi 9 fait de la laïcité de l’État l’un des fondements de l’intégration nationale. Il en va de même du projet de loi 1, qui figerait dans la constitution québécoise ce modèle assimilationniste d’intégration.

Avec cette déformation du pluralisme, le Québec, à l’instar d’autres sociétés occidentales, devient frileux et se replie sur lui-même. Ce faisant, il tourne le dos à un demi-siècle d’efforts de reconnaissance de la diversité, qui en fait pourtant sa richesse, et de lutte contre la discrimination.

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