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«Je ne peux pas imaginer comment éduquer un nouveau-né sans ChatGPT.» Le 9 décembre 2025, sur le plateau de l'émission de télévision américaine «The Tonight Show Starring Jimmy Fallon», le patron d'OpenAI Sam Altman assumait ouvertement sa dépendance à l'intelligence artificielle (IA) pour s'occuper de son bébé âgé de quelques mois. Une sortie polémique qui a déchaîné les réseaux sociaux, questionnant la place de l'IA dans le quotidien familial.
Pourtant, le phénomène est bien réel. De plus en plus de parents se tournent vers les chatbots et autres outils 2.0 pour les épauler dans la gestion de leur progéniture. «Aujourd'hui, l'IA devient la réponse automatique pour tout, la parentalité n'y échappe pas, décrypte Sabine Duflo, psychologue clinicienne et thérapeute familiale spécialisée en pratiques numériques. Avant, on essayait de trouver des réponses dans les livres ou de discuter avec des proches plus expérimentés, aujourd'hui c'est par internet et l'IA en particulier.»
Selon une étude menée en avril 2025 par le fonds d'investissement Menlo Ventures auprès de quelque 5.000 adultes américains, 79% des parents d'enfants de moins de 18 ans se servent de l'IA pour les aider dans leur vie de famille. Face à la fatigue, au stress et à la perte de repères, ChatGPT et consorts apportent des réponses concrètes et rapides aux parents désabusés.
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Un soutien logistique
Trouver le menu du jour, choisir des vêtements pour l'école ou imaginer une activité lors d'un dimanche pluvieux: pour beaucoup, l'IA fonctionne comme un assistant personnel du quotidien. «Lorsque j'ai réalisé que l'IA pouvait alléger ma charge mentale, nous décharger de certaines tâches et nous aider à nous organiser, j'ai commencé à l'utiliser quotidiennement», raconte Lilian Schmidt, mère de famille de deux enfants de 4 et 14 ans. Pour cette femme de 34 ans qui vit à Zurich (Suisse), l'arrivée de ChatGPT a été une véritable révolution, au point qu'elle a commencé à partager sur ses réseaux sociaux des vidéos sur le sujet pour illustrer son utilisation de l'IA dans sa vie de maman.
Que ce soit pour optimiser les routines familiales, planifier les repas de la semaine ou l'aider dans la gestion des e-mails scolaires, Lilian Schmidt affirme avoir gagné quatorze heures par semaine dans son emploi du temps. «Avant, je passais des heures à faire des recherches sur Google et à parcourir des forums, retrace-t-elle. ChatGPT peut compiler les informations les plus pertinentes en quelques secondes et les adapter à votre situation spécifique. C'est un outil formidable pour les parents.»
Libre d'accès, simple d'utilisation, personnalisé: l'agent conversationnel développé par OpenAI a tout pour conquérir les géniteurs épuisés. Selon le sondage commandé par Menlo Ventures, 29% des parents interrogés ont ainsi recours à l'intelligence artificielle chaque jour. «L'IA propose très vite des solutions, analyse Cécilia Creuzet, cofondatrice de l'application d'accompagnement à la parentalité May, interrogée en octobre par Le Monde. Par exemple, si vous écrivez “ma fille ne veut plus manger de légumes”, l'IA va suggérer de faire des assiettes ludiques. Puis elle va suggérer des recettes. Et enfin, vous faire votre liste de courses.»
L'IA, coach médical et éducatif
Certains poussent l'utilisation bien plus loin. Si les outils d'intelligence artificielle facilitent le quotidien logistique, pourquoi ne pourraient-ils pas intervenir sur des questions plus profondes, d'éducation ou de santé? Pour comprendre les pleurs, gérer les colères ou aborder une discussion sérieuse, se tourner vers l'IA est devenu un réflexe pour de nombreux parents, notamment les plus jeunes. «Il m'arrive de poser des questions à l'assistant IA de Doctolib pour ma fille de 1 an sur des sujets de santé, de croissance ou d'éducation, témoigne Marina, 31 ans, qui a par exemple cherché des conseils pour la première exposition au soleil de sa fille. Ce sont des sources vérifiées, donc j'ai confiance. Je me sens rassurée et soulagée.»
Enlisés dans les choix éducatifs, d'autres parents décident quant à eux de se tourner vers la technologie pour les orienter. C'est le cas de Marie-Emmanuelle, mère célibataire de 41 ans, qui s'est convertie face à la peur de mal faire et qui s'est confiée à la journaliste Clara Georges pour Le Monde. «Quand on est parent, on a beaucoup de microdécisions à prendre en permanence et moi, je suis maman toute seule. Je n'ai pas toujours la possibilité d'échanger», justifie-t-elle. La conversion s'est faite récemment.
Déconcertée par le comportement de sa fille de 2 ans et demi qui s'apprêtait à entrer en maternelle, Marie-Emmanuelle s'est alors tournée vers Copilot, l'outil d'IA développé par Microsoft, pour trouver des réponses. «Il m'informe que ce n'est surtout pas le moment de punir ni de lever la voix et m'explique que c'est un passage difficile pour elle et qu'elle exprime comme elle peut son malaise émotionnel. Il me conseille de la rassurer.» Une suggestion que cette maman a appliquée et qui, selon elle, a porté ses fruits. «Grâce à l'IA, je sais aider ma fille à évacuer le stress de la journée et je m'épargne des batailles inutiles», conclut-elle.
Pour Sabine Duflo, devenir parent est un processus déroutant qui s'apprend. L'IA représente alors une source d'apaisement pour sécuriser les géniteurs qui doutent. «Ça peut donner de bonnes idées assez positives et mesurées, admet la psychologue. Mais le risque est de se faire déposséder de son bon sens éducatif.»
Erreurs, oublis et approximations
Il ne faut pas oublier que les outils d'intelligence artificielle n'ont pas la science infuse et font encore beaucoup d'erreurs. Dans une étude parue en septembre 2024, des chercheurs de l'université du Kansas ont par exemple montré que certaines réponses de ChatGPT aux questions parentales étaient erronées. Concernant la thématique de la santé notamment, le sujet est préoccupant. «Quand ce n'est pas alarmant, on peut demander un premier avis à l'IA, mais je ne me reposerai jamais dessus pour remplacer les consultations médicales, surtout pour un nouveau-né», tranche Marina.
Si, comme elle, de nombreux parents assurent qu'ils ne s'y fient pas, le constat réel est légèrement différent. Selon Cécilia Creuzet, 40% des questions posées à l'IA tournent autour de la santé. «Ce qui est dangereux, c'est de faire confiance à une seule référence et ne pas multiplier les sources, indique Sabine Duflo. Quand j'entends des collègues puéricultrices qui racontent que de jeunes mamans utilisent des applications pour savoir à quel moment allaiter, ça m'inquiète.»
Les réponses de l'IA demeurent également éloignées du contexte précis et incapables de comprendre les subtilités de chaque situation. Également contactée par Le Monde, Marguerite, 40 ans, a demandé de l'aide à la machine pour son bébé de 8 mois qui se réveillait toutes les heures pour allaiter. Verdict: un plan d'action détaillé et structuré… mais qui n'a pas marché. «La théorie est très belle, mais au bout de deux semaines, même en demandant des ajustements à l'IA tous les trois jours, mon garçon ne dormait pas mieux», rapporte la quadragénaire, qui s'est ensuite tournée vers des livres de psychologues qu'elle juge plus efficaces.
«Les informations fournies peuvent être erronées, obsolètes, trompeuses ou incomplètes, signale de son côté Lilian Schmidt. Il reste essentiel de les vérifier et de consulter des experts dans la vie réelle pour les questions importantes.»
Replacer l'humain au centre
Si l'intelligence artificielle peut devenir une béquille pour s'organiser, s'orienter et se rassurer, il est dangereux d'en faire un substitut au jugement professionnel ou parental. En dehors des cas urgents, il faut surtout accepter de tâtonner et d'expérimenter en se donnant du temps. «Les parents sont de plus en plus souvent sur leurs écrans et moins avec leurs enfants, observe Sabine Duflo. Pourtant, les réponses sont dans l'enfant et pas dans l'IA, il faut se faire confiance et apprendre en faisant.»
La spécialiste du numérique recommande ainsi de remettre l'humain au centre, en investissant le lien unique qui se tisse entre chaque parent et son enfant. «C'est l'absence du temps partagé qui rend les parents démunis, poursuit la thérapeute. En observant votre bébé, vous apprenez à le décoder, à faire la différence entre pleurs de tristesse, pleurs de fatigue ou pleurs de faim.»
Bien qu'irrémédiablement dépendant à l'intelligence artificielle, Sam Altman soulignait bien l'ironie de ses propos chez Jimmy Fallon. «Évidemment, les gens ont élevé leurs enfants sans ChatGPT pendant longtemps, je sais bien que c'est totalement possible», avait souri l'homme d'affaires américain devant un présentateur et une foule hilares.
Le boss de l'IA soulève en réalité la menace d'un changement de paradigme inquiétant: la déresponsabilisation des parents –et plus généralement des êtres humains– face à un outil clé en main que fournit l'intelligence artificielle. «À force de tout déléguer aux machines, on perd notre bon sens, avertit Sabine Duflo. Est-ce que ça pourrait mener à perdre les compétences parentales? C'est possible.»
L'intuition, le jugement et l'expérience personnelle demeurent primordiaux pour élever ses enfants. «Il ne s'agit pas de nous remplacer en tant que parent, mais au contraire que l'on se recentre sur les choses importantes, nuance Lilian Schmidt. Je me sens moins stressée, plus soutenue, plus équilibrée émotionnellement et donc plus présente pour mes enfants.» L'adepte de l'IA aimerait même que les outils 2.0 aillent plus loin dans l'assistance apportée aux géniteurs, en anticipant par exemple les besoins de chaque famille sans sollicitation préalable. Une innovation qui devrait probablement arriver très rapidement, pour le meilleur et pour le pire.





























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