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Alors que l’intelligence artificielle s'impose de plus en plus dans le quotidien des Canadiens, une majorité d’entreprises au pays sont encore réticentes à y avoir recours. Celles qui ont décidé de l'adopter constatent des bénéfices sur la productivité. Mais cette technologie dispendieuse demeure inaccessible pour bien des gens d'affaires.
Laurie Larochelle connaît l’usine de Simard cuisine et salle de bains, à Saint-Tite-des-Caps, comme le fond de sa poche. La directrice générale nous fait visiter les différentes stations de travail où des employés s’affairent autour de machines dernier cri qui donneront vie à des armoires ou des comptoirs. Mais aux yeux de cette cheffe d’entreprise manufacturière, la technologie la plus révolutionnaire de l'usine se trouve dans son bureau.
Depuis quelques mois, elle utilise l’intelligence artificielle (IA) pour planifier la production. Le logiciel en question est toutefois loin de ressembler aux populaires robots conversationnels générés par l’intelligence artificielle générative.
Sur son écran d’ordinateur, Laurie Larochelle peut apercevoir d’un coup d’oeil la quantité de travail que ses équipes devront abattre dans les prochains mois. Si une surcharge s’annonce pour une station de travail, il suffit d’un clic pour demander à l’intelligence artificielle d’optimiser la séquence d’ouvrage, et ainsi éviter de devoir payer des heures supplémentaires.
Quand on a commencé à parler de l'intelligence artificielle, on s'est tout de suite posé la question : qu'est-ce que ça peut faire pour nous?
Pour l'entreprise, la réponse s’est imposée d’elle-même. Avec un carnet de commandes qui ne cesse de s’allonger, Simard avait besoin d’un outil pour l’aider à gérer sa croissance fulgurante.
Le chiffre d'affaires a doublé dans les cinq dernières années, explique Laurie Larochelle. On vise de doubler encore dans les cinq prochaines années, donc c'était important pour nous d'avoir les outils pour bien soutenir nos employés dans cette croissance.

Puisqu’elle fabrique des meubles sur mesure, Simard cuisine et salle de bains a préféré investir dans un outil d’intelligence artificielle plutôt que dans la robotisation de son usine.
Photo : Radio-Canada / Camille Carpentier
L’usine livre de cinq à sept projets par jour. Entre les dates prévues de réception des matières premières, les congés des employés et les travaux déjà en cours, il devenait de plus en plus complexe de garantir avec précision une date de livraison aux clients. Le logiciel, lui, est capable de planifier la séquence des travaux en quelques secondes en tenant compte d’une quarantaine de facteurs.
Ça prenait des gens qui avaient des dizaines d'années d'expérience dans le domaine, mentionne Laurie Larochelle. En ayant le logiciel qui vient imiter plein de réflexions, ça permet d'avoir des ressources qui sont relativement juniors et qui vont être capables de prendre, [90 % du temps], d'aussi bonnes décisions qu'une personne d'expérience.
Les décisions prises sont au-delà de ce que le cerveau humain est capable de faire. C'est très positif pour nous, pour la croissance.
La lente intégration de l’IA en entreprise
C’est Vooban, une entreprise de Québec, qui a conçu cet outil sur mesure pour Simard cuisine et salle de bains.
On déploie des solutions qui incluent l'intelligence artificielle dans le but d'automatiser ou de transformer les entreprises, explique le vice-président exécutif de Vooban, Hugues Foltz. On va enlever des mains des humains la planification. Ce qu'on sait très mal faire, c'est la gestion de plusieurs variables ou contraintes.
Au cours des huit dernières années durant lesquelles elle s’est spécialisée en intelligence artificielle, Vooban a travaillé avec près de 400 entreprises, la plupart manufacturières.
Le manufacturier s'est réveillé, je dirais, et a intégré l'IA de façon un peu plus massive il y a déjà presque 10 ans de ça. [...] Les autres secteurs d'activité, beaucoup d'autres domaines et d'autres industries, viennent de se réveiller. Certaines se réveillent à peine.

Le vice-président exécutif de Vooban, Hugues Foltz, dans les bureaux de Québec. L’entreprise est aussi implantée à Montréal et à Toronto.
Photo : Radio-Canada / Camille Carpentier
Un récent rapport de Statistique Canada confirme que l’IA est encore adoptée par bien peu d’entreprises au pays. Au troisième trimestre de 2025, seuls 14,5 % des entreprises avaient l’intention d’utiliser l’IA au cours de la prochaine année. Cette proportion s’élevait à 13,1 % au Québec et à 16,5 % en Ontario.
On n'est pas du tout en avance en intégration des nouvelles technologies, dont l'IA, affirme Hugues Foltz. On n'a jamais vraiment vraiment eu cet appétit-là. [...] On n'a pas une curiosité naturelle, autant les Québécois que les Canadiens, aux nouvelles technologies.
Statistique Canada note également que les secteurs qui utilisent le plus l’IA présentement sont la finance, les assurances, l’industrie de l’information et l’industrie culturelle. L’agriculture, la foresterie, la restauration, la construction et le transport sont parmi ceux qui s’y intéressent le moins.
Même s’il remarque depuis deux ans un intérêt grandissant des entreprises pour l’IA, Hugues Foltz croit que le Canada et le Québec ont un grand retard à rattraper par rapport aux marchés internationaux. Il croit que cette technologie est devenue presque incontournable pour améliorer la productivité au pays.
Cette résistance-là, ou ce manque de curiosité là, a ralenti beaucoup d'entreprises, et aujourd'hui on est à une étape où nos entreprises sont un peu au pied du mur. Elles n'ont plus le choix d'y aller. Puis c'est un peu une course contre la montre à savoir quelles sont les entreprises qui vont traverser le fameux pont [et] intégrer l'IA à temps pour survivre.
Le Conseil du patronat du Québec et la Chambre de commerce et d’industrie de Québec, notamment, craignent que ce retard ait un impact négatif sur l’économie.
Une adoption encore complexe
Plusieurs obstacles freinent l’intégration des solutions d’intelligence artificielle en entreprise, à commencer par la méconnaissance de cette technologie.
Le manque de compréhension, juste comment ça fonctionne, c'est parfois suffisant pour ralentir l'entrepreneur ou le gestionnaire, note Hugues Foltz.
Le récent rapport de Statistique Canada démontre que 11 % des entreprises sondées manquaient de connaissances sur les capacités de l’IA. Une proportion de 78 % juge que la technologie n'est pas pertinente à la production des biens ou des services qu’elles offrent.
Le coût d’implantation peut aussi être une barrière, surtout pour les petites et moyennes entreprises. Dans le cas de Simard cuisine et salle de bains, la création du logiciel a coûté entre 500 000 $ et 1 M$ et a requis environ trois ans de travail. Laurie Larochelle s’attend à un retour sur investissement d’ici trois ans.
Pour nous, c'est un des plus gros investissements qu'on a fait. Ça nous a coûté plus cher que nos machines. C'est considérable, précise la directrice générale, qui croyait au projet malgré le risque financier qu’il comportait.

Simard cuisine et salle de bains possède plusieurs machines dernier cri dans son usine de Charlevoix.
Photo : Radio-Canada
Dans un rapport publié en novembre dernier, la firme KPMG a sondé plus de 700 grandes entreprises canadiennes sur leur utilisation de l’IA. Le tiers des répondants qui ont adopté la technologie ont indiqué prévoir rentabiliser leur investissement en un an. Deux tiers d'entre eux estiment que ça prendra jusqu’à cinq ans.
C’est une technologie parmi d’autres. Si ce n'est pas rentable pour une entreprise d'en faire, n'en faites pas, recommande Hugues Foltz.
Il croit également que les entrepreneurs manquent de ressources pour les aider à naviguer dans cette nouvelle ère technologique.
Des Vooban, il n'y en a pas tant que ça, indique-t-il. Il manque probablement d'entreprises pour bien épauler, accompagner les entreprises dans l'intégration de l'IA dans leurs façons de faire.
Des formations destinées aux entreprises et à leurs employées voient pourtant le jour. L’école Afi U, qui a des campus à Montréal et Québec, offre aux organisations un programme pour adapter leurs façons de faire à cette nouvelle réalité.
L'intelligence artificielle, ce n'est pas qu'une technologie, c'est vraiment un changement culturel qui vient transformer les organisations [...], transformer la façon qu'on a de pratiquer un métier, affirme Marie-Pierre Habas-Gerard, leader du campus IA d’Afi U.

Marie-Pierre Habas-Gerard croit que l’intelligence artificielle est appelée à transformer plusieurs métiers.
Photo : Radio-Canada
Elle estime que tous les types d’entreprises peuvent y trouver leur compte.
Ne pas utiliser l'IA, c'est malheureusement garantir que l'entreprise, dans deux, cinq, dix ans, ne sera plus pérenne. La question ne se pose plus.
Même si elle ne peut pas encore mesurer l’impact à long terme qu’aura l’intelligence artificielle sur la productivité de Simard cuisine et salle de bains, Laurie Larochelle en voit déjà les bénéfices. La technologie, tient-elle à préciser, ne sert pas à remplacer des employés.
Ça ne vient pas remplacer l'humain, ça vient l'augmenter, assure-t-elle.
D’autres projets en IA sont d’ailleurs dans les cartons pour l’entreprise charlevoisienne. La directrice générale invite ses pairs à s’intéresser à ce que l’IA peut faire pour eux.
La roue tourne, c'est commencé, il faut embarquer, insiste-t-elle.


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