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La féministe américaine Gloria Steinem, qui vient de mourir à New York à l’âge de 92 ans, était passée une dernière fois par Montréal en 2015. Elle avait auparavant fait quelques séjours au Québec au cours de sa longue vie de militante. Cette ultime visite s’inscrivait dans une tournée mondiale destinée à promouvoir ses mémoires, My Life on the Road.
Son allocution, présentée à guichets fermés au théâtre Rialto, portait sur ses voyages et son combat pour l’égalité des femmes. Étrangement, sauf erreur, aucun grand média n’avait couvert la conférence elle-même. La Presse avait toutefois publié une entrevue avec la conférencière vedette avant la soirée. Son titre, évocateur : « Gloria Steinem, “rock star” des féministes ».
« Dans les années 70, nous étions peu nombreuses à prendre la parole et à nous présenter comme féministes, y expliquait la militante déjà légendaire. Nous passions pour des crazy ladies [des folles]. Aujourd’hui, je constate tout le progrès qui a été fait. Le féminisme est beaucoup plus diversifié et répandu. »
Gloria Steinem reste associée à la deuxième vague des luttes féministes, celle qui a profondément transformé les sociétés occidentales, y compris le Québec.
Les historiennes distinguent généralement plusieurs vagues dans l’histoire du mouvement. La première, qui s’étend sur plus d’un siècle, des années 1830 aux années 1940, a notamment porté sur la reconnaissance des droits civiques et politiques. Le droit de vote des femmes a été accordé au Canada en 1918 et au Québec en 1940.
Les courants féministes apparus à partir des années 1990 et jusqu’à aujourd’hui ont davantage mis l’accent sur la diversité des expériences féminines et sur l’intersectionnalité. La lutte contre les violences sexuelles y prend maintenant une place centrale.
La deuxième vague, qui s’étend approximativement des années 1960 aux années 1980 et dont Steinem fut l’une des figures emblématiques, a placé au cœur de ses revendications l’émancipation des corps — notamment l’accès à la contraception et à l’avortement —, la dénonciation des violences faites aux femmes, dont le viol, et la contestation du sexisme quotidien. Cette phase révolutionnaire s’est accompagnée d’une critique radicale du patriarcat, perçu comme un système de domination profondément enraciné dans les sociétés.
Journaliste, militante, conférencière et organisatrice, Gloria Steinem a été l’une des figures centrales et les plus visibles de cette période charnière. Elle a contribué à transformer le féminisme en phénomène médiatique sans en édulcorer les revendications sociales et politiques.
Elle a fondé le Women’s Media Center, qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les médias. Elle a lancé, avec d’autres militantes, le magazine féministe Ms., qui a célébré de mille et une manières les luttes féministes et les personnalités féminines, de Beyoncé à Hillary Clinton. Elle a participé à la création du National Women’s Political Caucus et sillonné les États-Unis pour mobiliser les femmes, notamment en faveur de l’Equal Rights Amendment, ajout constitutionnel visant à garantir l’égalité des droits entre les genres. L’ajout de l’amendement réclamé depuis 1923 a échoué en raison de l’opposition des néoconservateurs.
Les « cousines » et les « voisines »
Le féminisme québécois des dernières décennies s’est développé à l’intersection d’une double influence, celle des mouvements et des théories venus des États-Unis et celle de la pensée féministe française, selon une synthèse publiée il y a deux décennies par la chercheuse Francine Descarries. Notons que huit demandes d’entrevue sur le sujet du legs de Mme Steinem ici ont échoué jeudi.
Les « cousines » françaises (au premier chef, Simone de Beauvoir) ont fourni des cadres théoriques pour mieux comprendre les rapports sociaux et les inégalités entre les hommes et les femmes.
Les « voisines » américaines ont légué ce que la professeure Francine Descarries, elle-même décédée plus tôt cette année, appelait une « approche pragmatique », articulée autour des pratiques de terrain et des interventions féministes de masse. Les Américaines ont montré l’exemple d’un féminisme fondé sur l’action et la participation sociale.
« Produit hybride et original résultant de la conjonction de ces influences, le féminisme québécois a pris la forme d’un féminisme d’action et d’implication sociale dans un contexte néanmoins ouvert à l’interaction théorie/pratique, écrit-elle dans un “état des lieux” publié dans la revue française Cités. Ainsi, les pratiques de recherche et la production d’un savoir féministe en viendront à être perçues, voire acceptées, comme gestes concrets de militance. »
Un féminisme national
Gloria Steinem a ainsi encouragé, au moins indirectement, les féministes québécoises à mettre au jour les rapports de pouvoir à partir de leurs expériences quotidiennes et personnelles. Elle a contribué à rendre politiques des questions comme l’avortement et la contraception, mais aussi le travail domestique, les discriminations professionnelles et la représentation des femmes dans les manuels scolaires, les médias ou la publicité.
La Fédération des femmes du Québec, le Conseil du statut de la femme et des publications comme La Gazette des femmes ou La Vie en rose peuvent ainsi revendiquer, au moins partiellement, l’héritage du modèle incarné par Steinem : celui d’un féminisme médiatique, militant, collectif et populaire.
Il serait toutefois exagéré d’attribuer les avancées du féminisme québécois à cette seule source d’inspiration. La culture militante existait ici depuis longtemps et possédait de profondes racines. Le mouvement féministe québécois s’est aussi structuré à partir de ses propres expériences, réalités et forces intrinsèques.
Comme le souligne Francine Descarries, le féminisme national s’est démarqué des courants américains par une critique plus marquée de la misogynie religieuse, par l’influence du nationalisme québécois et de la social-démocratie. L’État y a plus souvent été perçu comme un allié potentiel dans le projet d’émancipation, pour soutenir les centres d’aide et les maisons d’hébergement, favoriser l’accès aux études supérieures ou mettre en place des politiques publiques visant l’égalité.
Le féminisme de Gloria Steinem n’a donc pas été importé en bloc au Québec. Son influence tient surtout à une méthode : prendre la parole, raconter l’expérience des femmes, occuper l’espace médiatique et transformer les problèmes individuels en revendications collectives.


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