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«L’inconnu de la Grande Arche»: Xavier Dolan en fonctionnaire stressé

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À l’Élysée, un important cérémonial est en cours. En effet, c’est jour de dévoilement du vainqueur du concours d’architecture en vue de la construction de la Grande Arche de la Défense. « Johan Otto von Spreckelsen », annonce le président Mitterrand. Bruits de criquets. Mais qui peut bien être ce Danois n’étant affilié à aucune firme ? Une question pressante à laquelle Jean-Louis Subilon, directeur de la Mission de coordination des grandes opérations d’architecture et d’urbanisme de l’État, doit impérativement répondre. Dans L’inconnu de la Grande Arche, Xavier Dolan, nommé au César du meilleur acteur de soutien, incarne ce haut fonctionnaire stressé. On lui a parlé.

Pour mémoire, ce film écrit et réalisé par Stéphane Demoustier est tiré d’un roman de Laurence Cossé inspiré de l’histoire vraie de Johan Otto von Spreckelsen, qu’incarne Claes Bang (The Square).

« À la lecture, c’était une évidence. Le personnage était déjà très fort et se dessinait très clairement, dans sa manière de venir ponctuer l’intrigue. Au début, cependant, j’avais un peu peur que ce soit un naysayer pris dans une posture perpétuellement négative et détestable. Mais, finalement, j’ai découvert un personnage extrêmement généreux, même dans ses déformations professionnelles et sa propension à suivre un protocole, une méthodologie, des lois — en vrai bureaucrate — , mais sans que ça ait une connotation négative. Ce n’était pas juste un ostie de fatigant », résume Xavier Dolan, sourire en coin.

De fait, Subilon veut que le projet radical de von Spreckelsen fonctionne. Or, plus les semaines et les mois passent, plus la vision de l’architecte se heurte à de la politicaillerie pas toujours reluisante. Pour autant, Subilon n’est pas le méchant de service. Au fond, il ne serait pas exagéré de le décrire comme le messager sur lequel tirent les deux factions. « Plus je lisais, et plus je voyais se dessiner un personnage qui essayait vraiment de proposer des solutions, de trouver des compromis, de faire avancer les choses, tout en ménageant la chèvre et le chou. »

Pour l’anecdote, un autre acteur devait jouer Subilon avant que Stéphane Demoustier jette son dévolu sur le réalisateur de Tom à la ferme, Mommy et Juste la fin du monde. « Après le désistement de mon prédécesseur, Stéphane a rouvert tout un processus de casting, et mon agent nous a fait nous rencontrer. Et ça a tout de suite cliqué. Le lendemain, Stéphane m’a texté pour me dire qu’il voulait qu’on fasse le film ensemble. Je me trouvais alors sur les Champs-Élysées avec, devant moi, en enfilade, la Grande Arche de la Défense, que je n’avais jamais vue auparavant. »

Ça ne s’invente pas. Et c’était de bon augure pour la suite.

Une drôle d’influence

Si Xavier Dolan est aussi marquant dans L’inconnu de la Grande Arche, c’est notamment parce que sa performance insuffle de fines touches d’humour au film. Au détour d’une expression faciale ou d’une inflexion vocale, le jeu de Dolan s’avère aussi subtil que ravageur.

« Au commencement, Stéphane avait tendance à me dire : “Fais-en un peu moins.” Mais, à un moment donné, il ne me l’a plus dit. Est-ce que c’est parce qu’il a accepté que je voulais donner cette couleur-là au personnage (et qu’elle était finalement la bienvenue) ou est-ce plutôt qu’on a réussi à trouver un équilibre à mi-chemin ? J’avoue que j’aurais trouvé dommage de refuser à cette figure bureaucratique cette nervosité, cette énergie, cette démarche… Tu sais, il y a des gens en France qui m’ont demandé : “Est-ce que tu as rencontré des bureaucrates ou des gens qui travaillent à l’Élysée ?” Devant ma réponse négative, ils m’ont dit : “Nous, on en a fréquenté beaucoup, on a travaillé à tel ou tel ministère, et même dans la manière de marcher, on trouvait qu’il y avait une ressemblance.” J’ai reçu ça comme un compliment. »

De poursuivre le cinéaste et acteur, l’idée était de créer une composition aussi éloignée de lui que possible. « Subilon étant un amalgame de plusieurs figures politiques différentes, je n’avais pas à me fier à une figure historique spécifique dont il existerait des entrevues et tout ça. Je disposais d’un grand espace de liberté. J’avais certaines références précises en tête, qui d’ailleurs ne seraient pas du tout des évidences pour bien de gens. Mais ça a fonctionné, je pense. »

Des références ? Impossible de ne pas demander à Xavier Dolan d’en révéler au moins une.

« La principale vient de l’enfance », confie-t-il en rougissant un peu. « J’ai un très, très, très, très grand attachement envers Les visiteurs, de Jean-Marie Poiré. J’ai beaucoup pensé à Christian Clavier, dans le rôle de Jacquard. Je me suis approprié des choses, comme cette espèce d’énervement… Il y a quelque chose qui m’a toujours fasciné dans cette performance-là, qui est très polyvalente et protéiforme, entre l’écuyer médiéval édenté, Jacquouille, et son pendant moderne, soit cet hôtelier maniéré, Jacquart. »

D’où ce supplément de drôlerie qu’apporte au film la présence de Dolan. « Comme je te l’expliquais tantôt, au début, Stéphane me “ramenait” un peu, mais après, il y avait une réelle confiance entre nous. Et il était très précis dans ses directives. Il savait exactement ce qu’il voulait. C’est quelqu’un qui aborde la mise en scène avec énormément de sérieux et de rigueur. Mais, en même temps, c’est quelqu’un qui aime rire et qui enfile les jeux de mots volontairement mauvais. »

Désintégration nerveuse

Un aspect additionnel de la performance de Dolan, qui impressionne, tient au fait que le spectre émotionnel imparti au personnage est assez étroit, aussi l’acteur doit-il moduler d’infinies nuances de stress et d’anxiété. Dolan y arrive sans jamais se répéter, rendant mémorable, voire touchante, la désintégration nerveuse de Subilon.

« J’avais une espèce de ligne du temps : plus ça avance et plus ça va mal. Évidemment, Subilon passe par plusieurs types d’émotions parentes : irritation, frustration, angoisse… Il y a des choses qu’il peut contrôler et d’autres qu’il ne peut pas contrôler. Il arbore une certaine aisance au départ, un certain détachement. Puis, ça dégénère et ça vire en contrariété et, ultimement, en découragement. Une des qualités du personnage que j’admirais le plus, c’est que, dans l’adversité, il maintient sa capacité à faire face et à se montrer pragmatique. Entre la kyrielle d’acronymes — un cauchemar ! —, de bureaux de ci et de ça, il garde le cap. Mais, oui, il y avait plusieurs nuances de stress et d’anxiété à moduler. On voit l’évolution, ou la dévolution, des nerfs de Subilon. Et c’était un bonheur à jouer. »

C’en est également un à regarder.


Le film L’inconnu de la Grande Arche prend l’affiche le 13 mars.

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