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À heure de grande écoute, lors des séries éliminatoires de notre jeune Sainte-Flanelle, on a pu voir une publicité télévisée du Parti québécois. Dans le jargon des relations publiques, on appelle ce type de message une publicité négative. L’objectif est de dénigrer l’adversaire ou le concurrent. Sans être habituel, ce n’est pas rare dans notre culture politique.
On y voit une femme déçue par l’aspect peu ragoûtant du sandwich qu’elle a commandé, et qui demande au jeune homme derrière le comptoir de lui en refaire un. Le commis s’exécute, mais, au lieu de changer les ingrédients, il les assemble simplement dans un autre ordre. Le pain moisi, le malheureux jambon, le fromage gluant et les cornichons grisâtres reforment donc le même sandwich dégoûtant, le tout tenu par un cure-dent avec un petit drapeau de la Coalition avenir Québec (CAQ).
Le message est clair : rappeler aux électeurs que la CAQ est toujours composée des mêmes ingrédients, peu importe l’ordre. Il ne s’agit pas d’un réel changement. Loin de moi l’idée de défendre le bilan de la CAQ — dans les pages de ce journal, j’ai à plusieurs reprises reproché au gouvernement certaines de ses déclarations ou décisions.
Ainsi, je suis relativement d’accord avec le message, mais j’ai eu un léger malaise avec cette publicité. En fait, j’ai tiqué sur un mot auquel je suis particulièrement sensible prononcé à la fin de la publicité : « Promesses brisées. Improvisation. Gaspillage de fonds publics. Il faut que ça change. »
Pourquoi, en politique, le mot « improvisation » est-il utilisé pour rabaisser l’adversaire ? Pourtant, si on cherche la définition d’improvisation dans un dictionnaire, on n’y trouve aucune connotation négative. Le Robert dit : « Action, art d’improviser. Ce qui est improvisé (discours, vers, musique, etc.). Une improvisation de jazz. Improvisation collective. »
Au Québec, l’improvisation théâtrale est un véritable fleuron culturel. Il en va de même avec les jams de jazz, qui sont reconnus comme des spectacles qui valent le détour aux États-Unis et en Europe. Et que dire de certaines scènes cultes du cinéma qui sont le fruit d’une improvisation, comme le fameux « Are you talking to me ? » dans Taxi Driver. En tant qu’improvisatrice de métier, je peux vous garantir qu’il s’agit d’un art qui demande énormément de qualités, dont le courage et l’abnégation. Une bonne improvisation est à la confluence de l’écoute, de la générosité, de l’imagination, et surtout de la solidarité. Et si, lors d’un spectacle, on assiste à une des rares improvisations ratées, ce n’est jamais par mauvaise foi ou par manque d’investissement personnel. Ça arrive, c’est tout.
C’est donc avec un profond agacement que je constate que ce mot est trop souvent utilisé de manière péjorative. Pourtant, c’est souvent lors de soupers improvisés chez des voisins ou des collègues qu’on se fait de nouveaux amis. C’est en improvisant un arrêt dans une petite ville au détour d’un voyage qu’on découvre un lieu avec une vue imprenable. C’est en prenant la parole de manière spontanée qu’on se découvre des talents d’orateur passionné. Bref, improvisé est un geste que l’on pose pour naviguer dans la vie, dont on ne contrôle jamais tous les aspects.
Je comprends ce que les adversaires veulent reprocher à la CAQ en utilisant ce mot, mais je le trouve mal à propos. Permettez-moi donc de pasticher la tirade du nez d’Edmond Rostand afin de réhabiliter ce mot et de donner de meilleures options aux équipes publicitaires de nos politiciens.
« Improvisation ! Ah ! Non ! C’est un peu court, jeune homme ! »
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses, en somme… En variant le ton, par exemple. Tenez :
Pragmatique : Une planification inadéquate et probablement incongrue.
Enfantin : Les amis, agir sans réfléchir, ce n’est pas une bonne idée.
Mathématique : Une gestion du risque proche du zéro absolu.
Littéraire : Quel terrible et affreux enchaînement de décisions mal avisées.
En joual : Y ont faite ça comme des maudits cabochons.
Philosophique : Je sais donc je suis, je ne sais plus, donc je nuis.
Culinaire : Quand une recette est ratée, rien ne sert d’y ajouter des cornichons
Musical : Toujours apprendre à faire ses gammes pour éviter de faire du bruit.
Télégraphique : Situation compliquée. Stop. Décision précipitée. Stop.
Humoristique : Une fois c’t’un gars qui faisait n’importe quoi, n’importe comment.
Équestre : Un cheval mal entraîné part à l’épouvante et, hors du pré, il galope.
Architectural : Quand on bâcle l’analyse des dossiers, la toiture part au vent.
Bref, il y a des dizaines de façons de dénoncer les mauvaises décisions, les choix malheureux et les volte-face d’un gouvernement. Mais, par nature, tous les dirigeants de tous les partis devront, dans leur carrière politique, improviser. Il suffit de penser aux catastrophes météorologiques, aux pandémies, à la multitude de situations imprévisibles auxquelles ils vont devoir faire face un jour ou l’autre. La question est : sauront-ils improviser avec intelligence et vivacité ? Mettront-ils à profit leur créativité, leur réactivité et leur sens du bien commun ?
Improviser est un acte absolument essentiel, ce n’est pas un défaut, c’est parfois même un art. Tous les humains improvisent chaque jour. C’est d’ailleurs remarquable de voir une personne réussir à faire quelque chose de beau et de bon avec presque rien. Ce qu’on reproche au gouvernement n’a rien à voir avec l’improvisation, c’est plutôt de l’ordre de la paresse intellectuelle, du manque d’humilité et de mauvaises techniques de communication qui leur donne cet air brouillon et désorganisé.


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