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« Tout peut sembler futile, face à la fin du monde. » Cette phrase de Nicolas Langelier me hante depuis la minute où je l’ai lue. Et je l’ai lue plusieurs fois. En fait, elle semble banale comme ça, un peu cliché, mais elle résume mon état d’esprit des dernières années. Nos angoisses de nantis me laissent de glace, nos « first world problems », nos guéguerres insignifiantes pour un Oui ou pour un Non, nos hosties de chicanes sur un voile ou sur un troisième lien. Cry me a river. Enfin, s’il reste de l’eau pour pleurer, c’est plutôt ça qui m’inquiète.
Je ne suis pas la seule à m’en soucier. J’ai lu deux fois plutôt qu’une l’essai choc du journaliste Nicolas Langelier, fondateur et rédacteur en chef de la revue Nouveau Projet, Ce qu’on trouve dans la cendre. À chacune des parutions de cet ovni du magazine, je me précipite sur son texte d’introduction, une réflexion de fond écrite au grand-angle par une plume douloureusement intelligente. Ce type d’intelligence condamne inévitablement à une lucidité de cassandre, de vigie isolée au sommet de son mât. Et à une solitude certaine.
Son livre, paru il y a un mois, n’a pas reçu beaucoup d’échos dans les médias, et pour cause. On n’y retrouve pas le mot « espoir », « joie » ou « bonheur » sur une couverture rose brillante. Ce même bonheur qui fait couler de l’encre depuis une semaine. Pas que je sois contre, notez ! Mais nul n’est une île, comme disait l’autre.
Si vous arrivez à être heureux en ce moment, j’aimerais connaître le nom de votre pusher. Comme le soulignait un lecteur cette semaine : quel paradoxe d’être aussi heureux pour un peuple gavé aux antidépresseurs par ailleurs ! Bien sûr, on a toujours le luxe de se débrancher des nouvelles et de vivre sur une île. Mais pas Hawaï (inondée) ni Cuba non plus… Une île avec du pétrole ! Mieux, un paradis fiscal.
L’entre-deux-mondes
Le petit livre courageux de Langelier agit comme un baume ; il n’essaie pas de convaincre, il s’adresse à ceux qui ont déjà pris le pouls du désastre écologique annoncé. Ce n’est ni optimiste, ni pessimiste, ni nihiliste. Tout juste un constat réaliste au ton presque serein, appuyé sur des décennies d’alertes scientifiques et d’états des lieux, au mieux ignorés, au pire muselés. Nous excellons à financer des chercheurs et des intellectuels tout en les méprisant. Nous fonçons allègrement, stimulés par les coachs jovialistes de la croissance sous stéroïdes.
Notre déni nous amène plutôt à réserver des billets d’avion pour les vacances d’été (« il faut que je me dépêche avant que le prix du fioul augmente », ai-je entendu cette semaine) et à poursuivre notre fuite en avant sur fond de guerre mondiale et d’intelligence artificielle tentaculaire. Choisissez votre dystopie.
Langelier consacre plusieurs pages à notre déni, parle même d’« hopium », contraction de hope et de opium. « L’hopium, c’est éviter de réfléchir à ces questions vertigineuses en nous berçant de l’illusion qu’une solution miracle émergera, qu’elle soit le fait des scientifiques, des politiciens ou des jeunes pousses de Silicon Valley. C’est croire qu’il est encore temps de “sauver la planète” comme on l’entendait en 1988, alors même que nous avons émis plus de carbone en trente ans que durant les deux siècles précédents. »
Parfois, je préférerais ne pas savoir, vivre dans l’innocence ou l’hypocrisie. Ça semble plus facile, comme à Virgin River (je plaide coupable). Même les mieux renseignés font semblant d’agir ou renvoient la balle aux politiciens, qui exécutent un revers gracieux du côté des entreprises. Le triangle de l’inaction.
Nous sommes coincés dans un entre-deux-mondes, pointe l’auteur, celui d’avant, de toutes les illusions, et celui de demain, de toutes les anxiétés. « Nous faisons le deuil d’un avenir que nous n’aurons pas, de projets que nous ne réaliserons jamais, d’un héritage qu’il ne sera plus possible de transmettre », souligne-t-il en évoquant ce deuil anticipé.
Courage ! Fuyons…
Et c’est pour quand, ce clap de fin ? Langelier rappelle que nous avons déjà devancé de dix ans les plus sombres pronostics, à une vitesse inégalée. « Sept des neuf seuils critiques sont déjà franchis, soit le climat, la biodiversité, l’usage des sols, l’eau douce, les cycles biogéochimiques, la pollution chimique et l’acidification des océans. » On envisage déjà les 2 degrés Celsius au début des années 2030, soit la mort de tous les coraux et de la moitié des forêts françaises, avertit l’ingénieur activiste Jean-Marc Jancovici dans une entrevue (voir le Joblog).
« S’ils atteignent l’âge de 80 ans, à la fin du siècle, mes enfants pourraient assister à un réchauffement d’au moins 6 °C. Certaines prédictions évoquent même 14 °C. […] Deux degrés devraient être suffisants pour mettre un terme à notre aventure collective », écrit Langelier, au risque de passer pour le complotiste de service.
Où trouver une raison de vivre et le courage nécessaire ? Ses « méditations sur le sens et le courage dans un monde en effondrement » tentent de répondre à ces deux questions. Pour sa part, Nicolas a mis son triplex de Rosemont en vente cette semaine. Il quitte Montréal avec son plan « Courage ! Fuyons… », en famille, vers sa belle maison du Kamouraska, une porte de sortie qui vise l’autonomie et la chasse au canard, mais qui n’est pas à la portée du tout-venant.
J’ai fait le même pari il y a cinq ans, en achetant à Saint-Armand. J’ai vite compris que mon plan solo-semi-survivaliste-rural avec une nappe phréatique à la baisse, entourée d’une forêt de cèdres hautement inflammables, ne tiendrait pas. Nul n’est une île.
J’ai fait le deuil de cela aussi. Je cherche toujours la posture yogique à adopter. Comme Nicolas, « je sais que quelque chose en moi s’est brisé […] Un sens de la fragilité s’est imbriqué dans ma conception de la vie et du temps qu’il me reste. L’effet est diffus et constant, comme un voile posé entre moi et le monde. »
Mon B m’a grondée récemment (c’est l’inversion des rôles, à présent) : « Maman ! Ne me parle plus de tout ça. J’ai juste 22 ans ! Je vis dans le déni, et je sais que je suis dans le déni. Mais je suis impuissant. »
Alors, je me tairai par amour.
Mais ici, si tu as lu jusqu’ici, je continuerai à nommer. C’est peut-être le seul courage qui me reste…


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