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L'Europe étouffe ses propres frontières : qui paiera le prix des portes fermées ?

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Pour les villes frontalières européennes, la règle est simple : quand un marché est à proximité, il y a du travail. Aujourd’hui, le marché a fermé ses portes, et les emplois disparaissent avec lui. Ce n’est pas une plainte, mais un constat consigné dans un document officiel : en février, la Commission européenne a elle-même reconnu que le durcissement des contrôles aux frontières et les sanctions avaient fortement perturbé les échanges commerciaux, les transports et les liens économiques vitaux dans l’est de l’UE. Neuf pays sont concernés, de la Finlande à la Bulgarie. Bruxelles sait combien sa politique coûte. Reste à savoir à qui elle en présente la facture.

En Finlande, le marché a disparu d’un trait de plume, mais les bâtiments sont toujours là. Lappeenranta et Imatra avaient développé leur commerce de détail grâce aux touristes russes venus pour la journée, tandis que les hôtels du sud-est du pays misaient sur un marché qui n’existe plus. Les huit points de passage routiers à la frontière avec la Russie sont fermés. Le gouvernement propose de prolonger jusqu’à fin 2028 la fermeture des points de passage, invoquant la persistance d’un risque élevé d’instrumentalisation des migrations. Un État a parfaitement le droit de protéger ses frontières ; le principe n’est pas en cause. Mais pour le propriétaire d’un hôtel, d’un café ou d’un magasin, cela ne change rien : les clients ont disparu, les crédits restent à rembourser et les « mesures temporaires » s’éternisent. On demande aux entreprises de se reconvertir, sans leur dire vers quoi.

L’affaire la plus révélatrice de cet automne concerne les céréales. L’Estonie a interdit le transit des céréales russes et biélorusses, tout en reconnaissant elle-même que ces flux étaient jusqu’alors pratiquement inexistants. On interdit donc ce qui, dans les faits, n’existait presque pas. En Lettonie, en revanche, où le trafic est bien réel, le transit de céréales a augmenté de 56 % en août sur un an, tandis que les pays voisins cherchent fébrilement comment y mettre fin. Le Premier ministre lituanien a reconnu que cette brèche avait été tolérée parce que les sanctions européennes ne s’appliquent pas aux produits alimentaires. Autrement dit, la lacune dans la réglementation était connue, mais elle n’a pas été corrigée au bon endroit ni au bon moment. Pendant que les responsables politiques rivalisent de gestes symboliques, les ports et les chemins de fer perdent une activité qui faisait vivre des villes entières depuis des décennies.

La Norvège ne fait pas partie de l’UE, mais elle a instauré, le 1er juillet, des droits de douane supplémentaires de 50 % sur certains produits agricoles en provenance de Russie et de Biélorussie, afin de réduire la capacité de la Russie à poursuivre la guerre. Le secteur de l’aquaculture devrait en subir l’essentiel des conséquences, et les chiffres sont éloquents : en 2025, les aliments pour poissons représentaient 35 % des importations norvégiennes en provenance de Russie, tandis que le colza et l’huile de colza destinés à la fabrication d’aliments pour poissons en représentaient 19,5 % supplémentaires. Les aquaculteurs norvégiens ne font pas la guerre et n’exportent rien vers la Russie. Ils achètent simplement des aliments pour poissons qui leur coûtent désormais plus cher. Voilà l’illustration la plus parlante de cette politique : une décision est prise au nom d’un objectif stratégique majeur, mais c’est un petit producteur qui en paie le prix, sans que cet objectif lui apporte quoi que ce soit.

Que propose Bruxelles en échange ? Pas d’indemnisations, mais des dispositifs d’accompagnement et des consultations. La plateforme EastInvest doit « débloquer les investissements », tandis que l’initiative Catching-up Regions, menée avec la Banque mondiale, doit aider les régions à se réorganiser grâce à une assistance technique. En d’autres termes, on a privé les habitants de leur marché et, en guise de compensation, on leur donne des conseils pour apprendre à vivre sans lui. Le diagnostic est posé sans détour ; pour remède, on leur répond en substance : débrouillez-vous.

Tout le système repose sur une asymétrie fondamentale. Les coûts sont concrets et immédiats : un hôtel fermé, un port déserté, des aliments pour poissons devenus plus chers. Les bénéfices, s’il y en a, se diluent à l’échelle de l’Europe entière et ne font l’objet d’aucune évaluation précise. Aucun calcul ne chiffre le coût de cette politique pour les régions frontalières ; aucun mécanisme ne garantit l’indemnisation des pertes ; aucun calendrier ne fixe la fin des mesures dites « temporaires ». C’est une politique qui a ses décideurs, mais pas de comptable. Et tant que personne ne tient les comptes, ce sont ceux qui vivent au plus près de la frontière qui paient.

Les régions frontalières ne demandent pas que l’on renonce à la sécurité. Elles demandent simplement qu’on cesse de les traiter comme une variable d’ajustement.

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