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«L’étranger»: l’art d’adapter l’inadaptable

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Le roman L’étranger, d’Albert Camus, est l’un des plus illustres qui soient. Réputé inadaptable — parlez-en au grand Luchino Visconti, qui s’y cassa les dents —, ce long monologue intérieur est d’une densité philosophique, psychologique et politique immense. S’y mesurer constitue un pari risqué. C’est pourtant celui qu’a relevé, brillamment, François Ozon. Pour incarner l’emblématique Meursault, ce ressortissant français en Algérie qui, après avoir « tué un Arabe », subit indifféremment son procès, le cinéaste a pensé à Benjamin Voisin. On leur a parlé à tous deux.

D’abord, il importe de préciser que le réalisateur de Sous le sable, Le temps qui reste, Potiche et Quand vient l’automne n’avait jamais rêvé d’adapter L’étranger. Ce fut presque un accident.

« François et moi travaillions sur un autre film, qui ne s’est pas fait, et ça abordait un peu des thèmes similaires, avec là aussi un jeune homme reclus de la société qui se posait des questions métaphysiques. En relisant L’étranger chacun de notre côté, on s’est dit qu’il y avait beaucoup de choses en commun avec cet autre projet », relate Benjamin Voisin, révélé dans Été 85, du même François Ozon.

Pour ce dernier, qui signe également le scénario, l’excitation l’emporta sur la peur. « En faisant cette adaptation, je me disais que j’allais peut-être percer le mystère de ce personnage, de Meursault, et mieux comprendre ce qu’a voulu exprimer Camus. Je me demandais en outre si un tel personnage, qui est antipathique a priori et avec lequel on a du mal à s’identifier, peut exister au cinéma, qui est au fond l’art de l’identification. Allais-je réussir à rentrer dans cette histoire et dans la tête de ce protagoniste ? »

Le protagoniste, qui plus est, de l’un des romans français les plus connus, traduits et lus au monde…

« Chacun se fait sa propre idée, chacun a mis en scène l’histoire de L’étranger dans son esprit, poursuit le cinéaste. Et là, je devais confronter mon regard, ma vision, à celle de tous ces lecteurs. Forcément, il va y avoir des déçus, il va y avoir des gens qui vont dire que j’ai trahi, ou, au contraire, que j’ai respecté. On se confronte à ça quand on s’attaque à un chef-d’œuvre. Mais bref, tous ces défis m’excitaient, tout en me donnant le vertige. »

L’une des premières décisions d’Ozon fut de tourner en noir et blanc : « C’était une évidence. Nous vivons dans un monde en couleur, et le noir et blanc nous oblige à regarder les choses autrement. J’étais convaincu que ça aiderait à épouser le regard de Meursault, qui observe le monde avec détachement. »

Contexte colonial

Dans son adaptation, Ozon ne s’est pas montré esclave du texte, élaguant, comprimant… Cela étant, son apport le plus audacieux consiste à avoir davantage mis en relief le contexte colonial dans lequel se déroule l’intrigue. Par exemple, le personnage de la sœur de la victime, Djemila, qui, comme tous les autres Algériens, n’a pas de nom dans le roman, se voit bonifié, notamment lors d’un échange au tribunal avec Marie, la fiancée de Meursault.

« En relisant le livre, ce qui m’a frappé, c’est l’invisibilisation des Arabes », note le cinéaste, qui précise du même souffle que cet aspect pourra, selon lui, de nos jours, mener à une mauvaise lecture du livre : pour mémoire, Camus critiqua souvent le système colonial.

« Afin de comprendre pourquoi Camus invisibilise “l’Arabe”, comme il le désigne dans le livre, et pourquoi cet Arabe n’a pas de nom, il faut se replonger dans l’Histoire. Le livre a été écrit en 1938, et l’Algérie, c’est alors la France. Ce sont des départements français, et c’est la colonisation. Les Français occupent ce territoire. Il y a presque une forme d’apartheid, quand vous regardez comment les Arabes étaient traités. C’étaient des citoyens de seconde zone qui n’avaient pas le même statut que les Français. »

Dans le film, lorsque Meursault emmène Marie au cinéma, un panneau met en garde : « Interdit aux indigènes ».

« Ce n’est pas par hasard que Camus choisit que Meursault tue un Arabe, reprend Ozon. Il aurait pu tuer un Espagnol : il y avait une importante communauté en Algérie. Ou il aurait pu tuer un autre Français. Mais non : il tue un Arabe. Donc, forcément, ça a un sens. Pour moi, c’était capital de faire ce travail historique et de retranscrire ce travail à l’image. J’ai retrouvé des archives où on entend la propagande colonialiste française et où on voit comment les Français percevaient cette colonisation. Et moi, j’ai voulu montrer les faits, en opposition à cette idéalisation. Et puis, l’Histoire nous raconte qu’il y a eu la guerre d’Algérie, il y a eu beaucoup de morts, il y a eu des massacres, et, de nos jours encore, les rapports entre la France et l’Algérie sont très compliqués. »

De son côté, Benjamin Voisin applaudit la démarche de son metteur en scène, la jugeant essentielle. « Faire du page à page, ça n’a aucun intérêt : autant lire le livre. Je trouvais que de se concentrer sur ce monde arabe, qui n’est pas beaucoup dépeint dans le livre, c’était important, politiquement, aujourd’hui. Quand on adapte, on a une responsabilité des choses qu’on dit. Et “l’Arabe”, comme il est appelé dans le livre, il a un nom sur sa tombe à la fin du film », fait remarquer l’acteur.

Nuances d’impassibilité

Benjamin Voisin s’avère en l’occurrence impressionnant en Meursault. C’est d’autant plus remarquable qu’exception faite de la fameuse explosion de colère en prison devant l’insistance du curé qui veut prier pour le salut de son âme, Meursault est impassible : l’antithèse d’une gamme d’émotions traditionnelles.

« Ça a été un travail intérieur assez fascinant, puisque Benjamin, dans la vie, c’est exactement le contraire de Meursault, indique François Ozon. Benjamin est joyeux, il est dans la séduction, il est solaire. Là, je lui demandais d’être intériorisé et de ne pas jouer. C’est très compliqué de demander à un acteur de ne pas jouer. Je pense que ça a été douloureux pour lui, parce que sa nature ne va pas vers ça. Pour l’aider, je lui ai demandé de regarder les films de Robert Bresson et de tendre vers cette forme d’absence de jeu. Pour ses partenaires, ça a été déstabilisant, car il était très froid, très distant. Il a un côté un peu mort-vivant dans le film. »

L’acteur, de son côté, explique avoir eu trois, presque quatre mois pour se préparer à jouer Meursault. « Meursault est un personnage qui accepte les choses comme elles sont, qui ne remet rien en question et ne demande aucune explication. Pour le trouver, j’ai dû me débrouiller pour perdre l’humanité que j’ose espérer posséder. Ça a été une introspection durant laquelle j’ai lu des auteurs très sombres, comme Schopenhauer, qui a écrit L’art du bonheur, un livre à la fin duquel on peut lire qu’il n’y a pas de bonheur, juste des moments où on n’est pas malheureux. Schopenhauer s’est suicidé un an après. Donc, voilà l’état d’esprit dans lequel je me suis mis. J’étais malheureux, mais c’était le minimum de respect à avoir envers Albert Camus. »

De fait, ce « nécessaire malheur » a assurément profité à ce qui s’impose comme l’un des meilleurs films de la rentrée.


Le film L’étranger prend l’affiche le 16 janvier.

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