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Création emblématique, chef-d’œuvre méconnu ou artefact chouchou : cette série présente chaque fois une pièce de collection soigneusement choisie pour incarner un courant, une époque ou la simple raison d’être d’un musée. Aujourd’hui : l’église qui abrite le Musée des métiers d’art du Québec.
<?xml encoding="utf-8" ?><?xml encoding="utf-8" ?>La plus belle pièce de la collection du Musée des métiers d’art du Québec (MUMAQ), à Montréal ? Ce sont ses murs, et l’édifice qui l’abrite, selon la conservatrice Murielle Gagnon. En effet, le MUMAQ est logé dans l’ancienne chapelle du collège de Saint-Laurent, devenu depuis le cégep du même nom. C’est une église presbytérienne magnifique, belle et rassérénante, inaugurée en 1868, déménagée là au début XXe siècle, et remontée pierre par pierre en église catholique, cette fois. Histoire de cette église mouvante.
Collée au cégep de Saint-Laurent, la chapelle en pierre de taille est aujourd’hui couverte des pieds aux tours de grillages. Le cégep a harnaché ainsi l’extérieur du bâtiment patrimonial, à la suite de la chute d’une pierre, par sécurité. Aucune rénovation n’est prévue. Le grillage rend la chapelle rébarbative pour les visiteurs.
« C’est un problème », admet la chargée des communications, Emma Palladino. « On essaie de trouver des moyens pour indiquer que le musée est là, mais, comme la chapelle est un monument historique, on ne peut rien poser sur ses murs », pas même une affiche ni un panneau indicateur.
À l’intérieur, pourtant, c’est magnifique. Le bois est omniprésent, des poutres traversent le plafond blanc, des angelots en émergent comme des figures de proue.
« Avant son déménagement, elle était fréquentée par des paroissiens d’origine écossaise, et plusieurs symboles dans la construction rappellent ce lien, et le lien des immigrants qui sont arrivés en voyageant par la mer », ajoute Mme Palladino. Le plafond ressemble à un bateau renversé dont on verrait la cale.
Les volumes respirent, la grandeur n’oppresse nullement. On se sent protégé du bruit des avions qui entament l’atterrissage juste au-dessus, de l’autoroute Décarie à côté, de tout le vacarme urbain.
L’ouvrage a été la cerise sur la carrière de l’architecte Frederick Lawford. Inaugurée en 1868, elle est un bijou néogothique de Montréal. « C’était l’ancienne église presbytérienne de la communauté écossaise de Montréal », rappelle Mme Palladino, dont les fidèles étaient « vraiment les riches, les Molson, les Redpath, etc. ».
Et c’est une église voyageuse. La vieille église St. Paul a été construite sur le boulevard Dorchester (devenu depuis René-Lévesque). En 1929, elle entrave les plans de construction de la gare Centrale. Le Canadian National Railway l’exproprie.
« Les Pères de Sainte-Croix étaient installés à Saint-Laurent depuis plusieurs années », explique Mme Palladino. « Ils n’avaient pas de chapelle. » Ils ont acquis celle-là pour 1 $, et l’ont fait déménager, pierre par pierre, en 60 jours, un record pour l’époque.
Les Pères la muent en lieu catholique. Ils y ajoutent une salle de 400 places en dessous, des confessionnaux, un chemin de croix, et déplacent l’orgue Warren de 1868 au jubé, qui est aussi augmenté, tant qu’à faire, par Casavant.
Et comme c’était la chapelle du collège de Saint-Laurent, avant de devenir un musée en 1979, on peut y traquer les graffitis laissés ici et là par des gamins entrés en douce pour y fumer en cachette.
Les employés du MUMAQ s’amusent à les recenser. « On a trouvé des graffitis de 1944 à 1996 », dit en souriant Emma Palladino, en montrant un « Tiphaine » écrit on ne sait comment au plafond, qui serait là depuis les années 1970.
Ouvrages féminins
En 1979, le Musée d’art de Saint-Laurent s’installe dans la chapelle. Ce sera la racine du MUMAQ d’aujourd’hui. L’exposition permanente présente son lot d’objets religieux — la collection des Pères Sainte-Croix lui appartient désormais.
On y voit aussi des meubles, une baratte à beurre, des jouets, des poteries, une chaise berçante. « On a des objets du début de la colonie jusqu’aux années 2000… » précise Mme Palladino.
Il y a aussi une section de tissages et broderies, témoins d’une autre époque. C’est là qu’on trouve le deuxième trésor de la collection du MUMAQ : le fauteuil magnifiquement brodé par Élisabeth Viau en 1874.
C’est un « fait rare de savoir qui a fait la tapisserie », rappelle la conservatrice et directrice, Murielle Gagnon, d’autant que ces arts-là étaient déconsidérés comme seuls savoirs domestiques, pas importants.
Élisabeth Viau avait 13 ou 14 ans quand elle a réalisé le travail, au Pensionnat de Saint-Henri, géré par les Sœurs de Sainte-Anne. « Ça donne une idée des choses que les filles apprenaient et faisaient », ajoute Emma Palladino. « On a d’autres exemples ici », de tapis, de dentelles, de ceinture tissée, tous magnifiquement exécutés.
« C’était leur devoir d’apprendre à broder l’alphabet, des mots, des designs assez complexes… » Murielle Gagnon : « Cette jeune fille devint plus tard religieuse », et c’est ce qui a permis de garder la trace de l’artisane, qui ne se nommait pas comme telle alors. Les religieuses ont précieusement conservé le fauteuil dans leur mobilier, puis dans leur musée, établi en 1945, qui resta ouvert jusqu’en 2014.
« Comme plusieurs autres musées de communautés religieuses, avec la décroissance des effectifs et la vente du Couvent de Lachine au Collège Sainte-Anne, les religieuses durent prendre la décision de fermer le musée et d’aliéner une grande partie de leurs collections en diverses vagues. »
Le MUMAQ y a sélectionné et accepté « plusieurs pièces de leur patrimoine artisanal afin de garder le travail de ces femmes et cette mémoire vivants. » Il a fait la même chose plus récemment auprès des Sœurs de Sainte-Croix, et à plus petite échelle auprès des Sœurs de Miséricorde.
L’exposition temporaire Art-à-porter complète, jusqu’en octobre, l’offre du MUMAQ. Toutes les expositions temporaires mettent en valeur des créateurs des métiers d’art actuels. Ici, 13 créateurs québécois présentent des bijoux et des parures corporelles, de la bague impossible (Catherine Granche) jusqu’aux costumes de scène (Véronique Louppe), avec toute l’originalité que la mode d’aujourd’hui aime se permettre.


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