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L’œuvre de Richard Desjardins, son engouement pour la musique de Chopin, son rapport à l’environnement… de tous les fils qui constituent la trame narrative de la plus récente production du Théâtre de l’œil ouvert, le rouge, celui qui unit tous les autres, soutient la maîtresse d’œuvre de la pièce de théâtre musicale L’effet Lisa, Jade Bruneau, « c’est l’amour ». Celui que les humains partagent mutuellement et celui qu’ils vouent au territoire qu’ils habitent pourtant maladroitement.
On doit déjà à la compagnie fondée par la comédienne les spectacles La Corriveau – La soif des corbeaux, Belmont, inspiré du répertoire de Diane Dufresne, Clémence, des fleurs d’enfants pour grandes personnes, créé à partir de celui de Clémence DesRochers, et La géante, tiré du parcours de Rose Ouellette, dite La Poune. Elle se tourne cette fois vers un artiste masculin, mais pas n’importe lequel. « Sans rien enlever aux autres, explique l’idéatrice, metteuse en scène, interprète et productrice, Richard Desjardins a une façon brute de dépeindre des personnages féminins qui ne sont pas à l’eau de rose ou romantisés. Les femmes, chez Desjardins, sont en pleine possession de leur désir, de leur sexualité, de leur pouvoir. Et ça ne crée pas chez lui un sentiment d’infériorité, au contraire. Ça alimente son admiration. À l’ère où le masculinisme monte en flèche, je trouvais heureux de valoriser une parole masculine féministe… et qui l’est peut-être même sans le savoir. »
Ce rapport entre le masculin et le féminin — deux aspects de lui-même entre lesquels il agit tel un « métronome » — interpelle particulièrement Jean-François Casabonne, qui incarne l’Homme du campe, dans lequel on reconnaît Desjardins lui-même. Et c’est sans compter son estime pour l’auteur-compositeur-interprète. « Avec des mots très très simples, il catapulte dans nos espaces mentaux, dans nos âmes, une compréhension complexe de l’humanité. C’est ce qui me fascine le plus chez lui. Ses chansons sont comme des décharges. Les écouter allume des feux intérieurs. […] Il débloque l’indifférence. »
Ce sont les circonstances inventées de la naissance de l’artiste abitibien, pendant un incendie dévastant la forêt environnante, qui sont racontées dans le spectacle. À l’ombre d’une immense et sinistre fonderie, deux frères (Simon Fréchette-Daoust et Steven Lee Potvin) aiment une femme (Jade Bruneau), qui donnera naissance à un enfant tout en se lançant dans l’arène politique afin de contribuer à construire un monde meilleur. Un monde où n’aurait pas à trépasser son amie (Sarah Villeneuve-Desjardins), habitant trop près du délétère incinérateur.
Et tout cela se déroule sous le regard lucide mais bienveillant de la Lune, nommée Lisa comme le personnage créé par Desjardins, qui agit en tant que narratrice et qui est campée par Noémie Godin-Vigneau, elle aussi une fervente admiratrice de l’auteur-compositeur-interprète. « Avec Richard Desjardins, il faut tenter d’incarner l’invisible, la joie de vivre, la résistance, la poésie, le grand précieux d’être en vie. »
Alliances fertiles
À partir des textes des chansons de Desjardins, d’entrevues et de documentaires, Bruneau a d’abord recensé certains thèmes, ciblé des pièces musicales qui pourraient être appariées. Jusqu’à ce qu’apparaissent des tableaux, puis une « courtepointe ». Entre alors en scène le directeur musical Marc-André Perron, avec lequel une première résidence de création mène à échafauder une structure préliminaire. Puis, c’est à Philippe Robert, auteur de Jules & Joséphine notamment, qu’a été confiée la tâche d’élaborer le récit final. « Philippe a écrit l’histoire sur mesure à travers mon collage, explique l’orchestratrice du projet. Je me suis permis, ensuite, de rejouer dans ses mots. C’est vraiment un travail à quatre mains. »
Si Jade Bruneau se reconnaît un talent, c’est celui de « choisir les bonnes personnes ». Celles qui s’investiront tout entières dans les projets qu’elle entreprend et permettront qu’éclosent ses aspirations, dont celle de créer du théâtre musical québécois de qualité et qui soit accessible au plus grand nombre. Noémie Godin-Vigneau en est à sa première collaboration avec elle. « Je découvre Jade et son travail, et j’ai beaucoup d’admiration pour son engagement, pour la femme qu’elle est, les valeurs qu’elle défend, le féminisme nommé à travers toutes ses œuvres. Elle est puissante. Elle a aussi beaucoup d’amour à donner, beaucoup de drive, de vision. C’est immense de porter tous ces chapeaux. »
Cette véritable « dynamo », telle que la décrit Casabonne, admet avoir « travaillé fort » pour convaincre le violoncelliste Stéphane Tétreault de se joindre au spectacle, afin, entre autres, d’y intégrer l’importance qu’a eue l’art de Chopin dans la vie et l’œuvre du poète et chanteur québécois. « C’est une étoile internationale qui représente le Canada partout et qui joue sur un Stradivarius qui appartient à un autre monde. » Surnommé la Comtesse de Stainlein, ex-Paganini, l’instrument date de 1707 et a été acheté en 2012 par feu Jacqueline Desmarais, qui l’a prêté à long terme à son protégé.
S’il faut en croire Noémie Godin-Vigneau et Jean-François Casabonne, qui estiment que le simple contact avec la beauté opère en soi une transformation, tant les vibrations du Stradivarius que les chansons tirées du répertoire de Desjardins pourraient bien servir l’ambition décomplexée de Jade Bruneau et de ses complices, soit de participer à « changer le monde ». « On n’est pas dans les statistiques, précise-t-elle, on n’est pas dans les chiffres, on n’est pas dans une revendication frontale, mais c’est inhérent au spectacle et tout passe par l’amour : l’amour du territoire, des Premiers Peuples, des femmes, de notre langue… Et je pense que l’amour est l’ingrédient le plus puissant pour changer les choses. […] Je ne pense pas qu’on va transformer le monde de A à Z, mais je crois assurément qu’on va augmenter le nombre d’écoutes des chansons de Desjardins sur Spotify et iTunes, et peut-être que les gens vont avoir envie de prendre soin de la Terre, de planter un arbre, d’aider, de donner de leur temps. »


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