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Par Cyrano de Saint-Saëns
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Il existe un fil conducteur qui traverse toute l’histoire spatiale française, et il porte un nom
précis : la souveraineté.
Alors que d’autres pays européens se sont lancés dans l’espace en s’appuyant sur des lanceurs
étrangers, la France a, dès le début, opté pour la solution la plus difficile et la plus coûteuse :
lancer seule. C’est un choix qui trouve son origine dans la même logique gaulliste qui a doté
Paris de la force de frappe nucléaire : la conviction qu’une grande puissance ne délègue pas à
d’autres ses capacités critiques. L’espace, pour la France, n’a jamais été simplement un
secteur industriel. Il a toujours été un attribut de prestige.
La date fondatrice est le 26 novembre 1965. Depuis le site de lancement d’Hammaguir, dans
le désert algérien, une fusée Diamant met en orbite le satellite A-1, rebaptisé Astérix en
hommage au personnage de bande dessinée. Avec ce lancement, la France devient la
troisième puissance mondiale capable de placer un satellite en orbite à l’aide de son propre
lanceur, après l’Union soviétique et les États-Unis. [1] Le détail a son importance : six pays
possédaient déjà un satellite en orbite, mais seuls trois l’avaient lancé avec des moyens
nationaux. Astérix était une capsule technologique, sans instrumentation scientifique à bord,
construite par Matra dans le cadre d’un contrat militaire : elle servait à démontrer que le
lanceur fonctionnait.[2] Le message politique primait sur la charge utile.
Derrière ce succès se cachait déjà une architecture institutionnelle. Le Centre national
d’études spatiales (CNES) avait été créé en 1961 et avait démarré ses activités en mars 1962
avec pour mission de coordonner l’ensemble de la politique spatiale française et de
représenter le pays sur la scène internationale. Lorsque l’Algérie indépendante rendit
Hammaguir inutilisable, la France ne renonça pas à son autonomie en matière de lancement :
elle la transféra outre-mer. [3] En 1968, le Centre spatial guyanais de Kourou, en Guyane
française, est mis en service. Ce site a été choisi pour sa proximité avec l’équateur, qui offre
aux lanceurs une poussée gratuite grâce à la rotation terrestre. Depuis lors, Kourou est devenu
le port spatial de l’Europe.
La colonne vertébrale industrielle du continent
De cette aventure pionnière est née la filière spatiale la plus solide d’Europe. L’écosystème
français compte environ 1 700 entreprises et 70 000 salariés, pour un chiffre d’affaires frôlant
les 11 milliards d’euros — soit près de 45 euros par habitant, un ratio sans égal sur le
continent. [4] La France est le premier pays européen en termes d’investissements spatiaux
par rapport au produit intérieur brut, avec environ 0,085 % en 2023, et se classe au cinquième
rang mondial. C’est une position qu’aucun autre État de l’Union ne parvient à égaler :
l’Allemagne, deuxième en Europe, s’arrête à environ 0,05 %.
La répartition géographique de cette puissance est concentrée. L’Occitanie, avec Toulouse en
son centre, abrite la plus forte densité d’emplois spatiaux du pays : c’est là que sont implantés
les grands intégrateurs de satellites et les centres de conception, dans un pôle qui allie
aéronautique et espace. À cela s’ajoute la Guyane, où un peu plus de cinq cents personnes
assurent le fonctionnement de l’infrastructure de lancement. Ce secteur s’inscrit dans le cadre
de l’industrie aérospatiale au sens large, qui a atteint en 2024 un chiffre d’affaires record de
cinquante-deux milliards d’euros et employait cent vingt mille personnes. [5]
Le soutien public a été constant et croissant. En 2022, le gouvernement a annoncé plus de
neuf milliards d’euros pour la période triennale, et le plan « France 2030 » a alloué un
milliard et demi au seul secteur spatial, en ciblant des segments clés tels que les lanceurs
réutilisables et les constellations. Le CNES gère une grande partie de ces moyens : parmi les
contrats du plan « France Relance », plus des trois quarts ont été attribués à des start-ups et à
des petites et moyennes entreprises, signe d’un pari délibéré sur le new space aux côtés des
champions historiques tels qu’ArianeGroup, Thales Alenia Space et Airbus Defence and
Space.
Le double usage et la primauté de l’accès à l’espace
Dans la tradition française, la double nature des technologies spatiales — le principe du
double usage, selon lequel une même technologie sert aussi bien à des fins civiles que
militaires — n’est pas une découverte récente, mais le fondement même du programme. Ce
n’est pas un hasard si le premier satellite s’appelait A-1, où « A » signifiait Armée.
L’observation de la Terre en est la démonstration la plus claire : les mêmes constellations qui
cartographient les frontières, soutiennent les services de renseignement et construisent des
réseaux de communication difficiles à intercepter alimentent la navigation par satellite, la
surveillance des incendies et des situations d’urgence, ainsi que l’analyse de phénomènes
terrestres auparavant invisibles.
La France a fait de l’observation climatique un élément identitaire de sa politique spatiale.
Grâce au Space Climate Observatory, une initiative lancée par Paris, des dizaines d’agences
coordonnent des projets portant sur l’agriculture, la gestion de l’eau, la biodiversité et
l’adaptation urbaine à l’aide de données satellitaires. Il s’agit également d’un choix
géopolitique : alors que d’autres acteurs se désengagent de la surveillance environnementale,
la France revendique, pour elle-même et pour l’Europe, le rôle de sentinelle du climat,
transformant ainsi une capacité technique en soft power.
Mais le cœur de la doctrine française reste l’accès autonome à l’espace. C’est la condition,
comme le stipule la stratégie nationale, sine qua non de la souveraineté : sans la capacité de
lancer seule des satellites civils et militaires, toute autre ambition spatiale reste tributaire de la
bonne volonté d’autrui. C’est sur ce pilier que repose toute l’architecture de Kourou et de la
famille Ariane. Et c’est précisément là que s’est ouverte, ces dernières années, la crise la plus
grave.
Le goulot d’étranglement Ariane 6
Pendant près d’un an, entre 2023 et 2024, l’Europe s’est retrouvée dépourvue d’un accès
autonome à l’espace. L’ancienne Ariane 5 avait été retirée du service, la nouvelle Ariane 6
accumulait les retards, et la petite Vega-C était à l’arrêt après un échec. Un continent qui
avait fondé son prestige spatial sur l’autonomie de lancement dépendait, pour ses charges
utiles, de lanceurs étrangers — souvent de SpaceX. L’autonomie européenne en matière
d’accès à l’espace n’a été rétablie qu’avec le vol inaugural d’Ariane 6 en juillet 2024 et la
remise en service de Vega-C en décembre de la même année.
Le cas d’Ariane 6 résume à lui seul les contradictions du modèle français. Les hésitations
concernant le successeur d’Ariane 5, au tournant des années 2010, et le choix de confier le
programme à une logique davantage industrielle et privée ont entraîné un retard de quatre ans
dans le lancement du lanceur.[6] À l’automne 2025, Ariane 6 n’avait volé que trois fois,
tandis que les concurrents américains multipliaient la fréquence de leurs lancements et
réduisaient les coûts grâce à des lanceurs réutilisables. Lors du Conseil ministériel de l’ESA à
Séville, il a fallu allouer un soutien public de trois cent quarante millions d’euros par an pour
garantir les cinquante-six premiers vols jusqu’en 2030, en échange d’une réduction des coûts
industriels de onze pour cent. [7]
Le problème est structurel, comme l’a mis en évidence le rapport Draghi de 2024 : le secteur
spatial européen souffre d’un déficit chronique de financement par rapport à ses concurrents.
En 2023, les investissements publics européens dans ce secteur s’élevaient à environ treize
milliards de dollars, contre soixante-treize milliards aux États-Unis. Sur le plan militaire,
l’écart est encore plus marqué. Par rapport au produit intérieur brut, l’effort spatial européen
représente environ 0,06 %, soit quatre fois moins que celui des États-Unis.[8] La France est la
locomotive d’un train qui, dans son ensemble, roule plus lentement que ses rivaux.
Le pari de 2040
C’est dans ce contexte que, le 12 novembre 2025, lors de l’inauguration à Toulouse du
Commandement de l’espace — la première base aérienne française à vocation spatiale —,
Emmanuel Macron a présenté la Stratégie nationale spatiale 2025-2040. « La guerre
d’aujourd’hui se joue déjà dans l’espace ; celle de demain commencera dans l’espace. Il faut
être prêts », a déclaré le président.[9] Sur le plan financier, la stratégie mobilise plus de vingt
milliards d’euros : seize pour l’espace civil d’ici 2030 et quatre milliards deux cents millions
supplémentaires pour le secteur militaire au cours de la période 2026-2030, ces derniers via la
mise à jour de la loi de programmation militaire. [10]
Les priorités s’inscrivent dans la continuité de la doctrine historique, adaptée à la nouvelle
donne concurrentielle. Premier objectif : consolider le modèle actuel autour d’Ariane 6 et de
Kourou, en augmentant la cadence des lancements pour le rendre compétitif. Deuxièmement,
préparer la prochaine génération de lanceurs européens réutilisables, en maîtrisant les
technologies de réutilisation et de propulsion à faible coût, domaines dans lesquels les États-
Unis ont pris une avance nette. À cela s’ajoutent la valorisation des données spatiales en tant
qu’axe stratégique, une politique nationale des compétences jusqu’en 2040 et une ouverture
plus offensive vers les cargos orbitaux et la production en orbite.
La dimension de la coopération n’est pas en reste, mais elle est maintenue en équilibre avec
la souveraineté. M. Macron a insisté sur les partenariats européens, et en particulier sur l’axe
avec l’Allemagne — devenue entre-temps le premier contributeur au budget de l’ESA pour la
période 2026-2028 — tout en citant l’Inde, le Japon, les États-Unis et les Émirats arabes unis
comme partenaires internationaux. La tension sous-jacente reste la même que toujours :
comment construire une autonomie stratégique européenne sans que la France ne perde la
primauté qu’elle revendique depuis soixante ans, et sans que la coopération ne se transforme
en dépendance.
Il est d’ailleurs significatif que cette stratégie ait été élaborée non pas par le CNES ou par les
acteurs traditionnels de la politique spatiale, mais sous l’égide du Secrétariat général de la
défense et de la sécurité nationale. Ce choix a suscité des critiques quant à la méthode et à
l’inspiration,[11] mais il en dit long sur la conception française de l’espace : un domaine où
économie, science et défense sont indissociables, et où le mot de l’ordre revient à ceux qui
détiennent la souveraineté nationale.
Un modèle sous pression
L’histoire spatiale française est celle d’une puissance qui a investi plus tôt et davantage que
quiconque en Europe dans sa propre autonomie, et qui se trouve aujourd’hui contrainte de la
défendre face à des rivaux aux moyens financiers plus importants et aux modèles industriels
plus agiles. Le capital de compétences, l’infrastructure de Kourou, la filière intégrée restent
un patrimoine qu’aucun autre pays européen n’égale. Mais la supériorité historique ne
garantit pas la supériorité future, et l’affaire Ariane 6 l’a cruellement rappelé.
La question qui sous-tend la stratégie 2040 est de savoir si le modèle français — public,
vertical, obsédé par la souveraineté — saura se renouveler assez rapidement pour suivre le
rythme du new space. La transition vers les lanceurs réutilisables, l’ouverture à la
concurrence entre les lanceurs décidée au niveau européen, le pari sur les start-ups de France
2030 vont tous dans cette direction. Reste à voir si la France parviendra à conserver, dans
cette nouvelle ère spatiale commerciale, ce rang de première puissance qu’elle avait conquis
lorsque l’espace était encore, avant tout, une affaire d’État.
[1]CNES, Il y a 60 ans, l’avènement de la France spatiale avec Diamant et Astérix ; cf. Cité
de l’espace, Astérix : la France, troisième puissance spatiale.
[2]Le satellite, désigné A-1 (« A » pour Armée), fut construit par Matra dans le cadre d’un
contrat militaire de la DMA et servait à tester le lanceur. Dix jours plus tard, le satellite
scientifique FR-1 fut mis en orbite par un lanceur américain.
[3]Accords d’Évian, 18 mars 1962 : la France conservera l’usage de la base d’Hammaguir
jusqu’au 1er juillet 1967. Le premier lancement depuis le Centre spatial guyanais de Kourou
eut lieu le 9 avril 1968.
[4]ASTRES, Qui pilote l’Europe spatiale ?, 2025 (données du GIFAS et de l’Observatoire du
CNES) : environ 1 700 entreprises, 70 000 salariés, un chiffre d’affaires avoisinant les 11
milliards d’euros.
[5]DGE, Le spatial, une filière stratégique, Les Thèmes de la DGE, n° 31, juin 2025.
[6]Institut La Boétie, Pour une stratégie spatiale au service de l’intérêt général, janvier 2026
(position critique sur la privatisation du programme Ariane 6).
[7]Conseil ministériel de l’ESA à Séville, 2023 : 340 millions d’euros par an pour assurer les
56 premiers vols d’Ariane 6 d’ici 2030, avec l’engagement des industriels de réduire les coûts
de 11 %.
[8]SGDSN, Stratégie nationale spatiale 2025-2040, 12 novembre 2025 ; rapport Draghi,
2024.
[9]Discours d’Emmanuel Macron lors de l’inauguration du Commandement de l’espace,
Toulouse, 12 novembre 2025.
[10]Présentation de la Stratégie nationale spatiale 2025-2040, Toulouse, 12 novembre 2025
(16 milliards pour le civil, 4,2 pour le militaire).


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