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L’école ne doit pas devenir une tour de Babel

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Une carte blanche de Lionel Jonkers, historien, professeur de religion catholique

Un panneau, près de Trèves. Depuis mes vacances en Allemagne, j'écris ceci à la ministre : j'étais à Trèves, la plus vieille ville d'Allemagne, celle où les Romains laissèrent leur Porta Nigra et où chaque siècle a empilé sa strate sur la précédente sans jamais rien démolir tout à fait. On y apprend, quand on est historien, à lire les couches plutôt qu'à les confondre. Sur l'autoroute qui y mène, entre deux chantiers, un panneau disait : Autobahn – bauen für dich. "L'autoroute se construit pour toi." J'ai trouvé la formule charmante, presque tendre pour un panneau administratif, et je m'y suis arrêté plus longtemps qu'il n'était raisonnable, coincé derrière un camion, à me demander pour qui, au juste, on construisait le tronc commun.

La tour qui ne s'achève jamais

On me permettra un détour par la Genèse. On sait ce qu'il advint des bâtisseurs de Babel : punis non pour avoir voulu construire, mais pour avoir tout construit d'un seul jet, sans que personne ne parle plus le langage de son voisin de chantier. Bruegel a peint cette tour comme un enchevêtrement d'arcades qui ne mènent nulle part, d'étages qui ne savent plus ce qui se construit en dessous. On y travaille beaucoup. On n'y comprend plus grand-chose.

Le chantier du décret-programme

J'en viens au chantier qui nous occupe : le décret-programme 1, 2 et peut-être plus tard 3, 4… Précision technique capitale, car elle fait toute la différence entre une réforme et une confusion. Un décret-programme, en Fédération Wallonie-Bruxelles, s'adosse à l'ajustement budgétaire — un peu comme on accroche, au dernier moment, des bagages supplémentaires à une valise déjà pleine, en espérant que la fermeture tienne. On y fait voyager ensemble, sous un même intitulé budgétaire, des choses sans rapport de sens entre elles : l'implantation du tronc commun, qui touche à la pédagogie ; la réforme des titres et fonctions, qui touche au statut et à l'angoisse bien concrète de savoir si l'on sera encore en fonction l'an prochain ; et l'ajout de 10 % de charge pour les enseignants du supérieur, sans la moindre augmentation de salaire, ce qui touche au porte-monnaie et à la dignité du travail. Trois langues différentes, embarquées de force dans le même véhicule législatif, votées en bloc, sous la pression d'un calendrier qui ne laisse à aucune d'elles le débat qu'elle mériterait pour elle seule.

Charge de cours de 22 heures, tronc commun en 1re secondaire, "gratuité" étendue… : ce qui change pour les élèves et les enseignants à la rentrée

L'historien que je suis reconnaît là un procédé ancien : gouverner par l'accumulation plutôt que par la clarté, faire passer en une seule loi ce qui, séparé, susciterait sept débats distincts. Rien de cela n'est nécessairement mauvais pris isolément. Mais empilées, non concertées chacune pour elle-même, votées à la faveur d'un texte omnibus, ces mesures cessent d'être des réformes lisibles pour devenir un chantier sans fin : personne, sur le terrain, ne sait plus très bien pour qui, au juste, on construit.

Construire pour de vrai

C'est pourquoi, Madame la Ministre, je persiste à vous écrire qu'il faut construire une école de l'altérité, et non une école de Babel qui s'aveugle par une idéologie — la vôtre ou celle de vos prédécesseurs, peu importe, le mécanisme est le même — qui déstructure l'école et la société. L'altérité, ce n'est pas un supplément d'âme qu'on ajoute au discours ministériel pour l'adoucir. C'est le contraire de Babel : accepter que l'autre — l'enseignant, le directeur, le syndicat — ait un langage propre, et qu'on ne peut réformer utilement qu'en le laissant parler dans ce langage, mesure par mesure, plutôt qu'en le sommant de comprendre, d'un coup, tous les étages du chantier à la fois.

"La rentrée scolaire sera chaotique, mais elle aura lieu"

À Trèves, sur ce panneau, il n'y avait pas trente slogans empilés : un seul, honnête jusque dans sa naïveté. C'est, je crois, tout ce que je vous demande pour la rentrée : dire, pour chaque réforme prise séparément, qu'elle se construit pour eux — et le prouver.

- > Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "Bauen für dich, ou pour qui construit-on l'école ?"


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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