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Stress hydrique. Crise de l'eau. Ces mots font peur. Parce que l'eau c'est la vie. Nous en avons tous besoin au quotidien. Ces mots font définitivement peur. Alors on a tendance à les reléguer dans un coin de notre cerveau. À les renvoyer à plus tard.
Pourtant des chercheurs de l'Institut de l'eau, de l'environnement et de la santé de l'université des Nations unies (UNU-INWEH) l'affirment dans un rapport paru aujourd'hui : ces mots ne reflètent même pas encore suffisamment la gravité de la situation dans laquelle nous nous trouvons déjà. La réalité qu'ils présentent, c'est celle d'une véritable « Global Water Bankruptcy ». Comprenez, une « faillite hydrique mondiale » !
Sur cette infographie sont illustrées les recettes et des dépenses en eau de notre système. La faillite résulte de conditions à la fois d’insolvabilité et d’irréversibilité. C’est-à-dire lorsque la consommation d’eau – les dépenses – excède l’offre – les recettes comme ressources renouvelables ou non – pendant une période prolongée, entraînant des dommages irréparables au capital naturel sous-jacent qui contribue à la production d’eau et à la stabilité du cycle hydrologique. © Global Water Bankruptcy
La faillite hydrique, qu’est-ce que c’est ?
Dans la revue Water Resources Management, les chercheurs rappellent que le terme « stress hydrique » est employé pour désigner une forte pression sur la ressource en eau, mais qui demeure réversible. Le terme « crise de l'eau », quant à lui, décrit des chocs aigus qui peuvent être surmontés. Mais beaucoup de systèmes dans le monde semblent avoir désormais franchi un seuil critique. Et leur interconnexion modifie désormais fondamentalement le paysage des risques à l'échelle mondiale. D'où l'idée développée dans le rapport de l'avènement d'une ère de faillite hydrique.
Les chercheurs définissent la faillite hydrique comme :
- un prélèvement excessif et persistant des eaux de surface et souterraines par rapport aux apports renouvelables et au niveau de prélèvement acceptables
- et la perte irréversible ou excessivement coûteuse du capital naturel lié à l'eau qui en résulte.
Et ce qu'ils observent partout dans le monde semble effectivement correspondre. Dans de nombreuses régions, les sociétés ont, au fil des décennies, prélevé plus d'eau que le climat et l'hydrologie ne peuvent en fournir de manière fiable. Elles ont ainsi épuisé non seulement le « revenu » annuel des ressources renouvelables, mais aussi les « réserves » stockées dans les aquifères, les glaciers, les sols, les zones humides et les écosystèmes fluviaux. Le réchauffement climatique n'a rien arrangé.
Parallèlement, la pollution, la salinisation et d'autres formes de dégradation de la qualité de l'eau ont réduit la part d'eau utilisable sans danger.
En raison d’une gestion non durable de l’eau, la mer d’Aral, autrefois le quatrième plus grand lac du monde, s’assèche lentement. Ces images satellitaires permettent d’observer la progression inexorable de ce phénomène causé par les activités humaines. © European Union, Copernicus Sentinel-2 imagery
L’eau manque et cela se voit
Les conséquences désormais visibles sur tous les continents :
- 50 % des grands lacs du monde dont dépend un quart de la population de la planète ont perdu de l'eau depuis le début des années 1990 ;
- des dizaines de grands fleuves ne se jettent plus dans la mer pendant certaines périodes de l'année ;
- 30 % de la masse glaciaire mondiale qui alimente le monde en eau douce a été perdue depuis 1970 ;
- 70 % des aquifères affichent un déclin à long terme ;
- une superficie presque équivalente à celle de l'Europe de zones humides naturelles a disparue au cours des 50 dernières années ;
- 2 milliards de personnes vivent sur des sols sujets à l'affaissement ;
- 3 milliards de personnes vivant dans des zones où les réserves d'eau douce totales diminuent ou sont instables, sans parler de celles qui deviennent inutilisables à cause du ruissellement agricole, de la pollution industrielle ou encore de la salinisation ;
- 2,2 milliards de personnes n'ayant pas accès à une eau potable sûre ;
- 100 millions d'hectares de terres arables ont été dégradés par la salinisation ;
- des millions d'agriculteurs réduits à produire davantage de nourriture avec des ressources en eau de plus en plus rares, polluées ou inexistantes.
Le tout s'accompagnant d'une perte de biodiversité jugée irréversible.
Ce gouffre dans la plaine de Konya (Turquie) illustre l’effondrement littéral du paysage sous l’effet de la liquidation hydrologique. Fin 2025, près de 700 cavités de ce type défiguraient le cœur agricole du pays, conséquence directe d’un prélèvement d’eau souterraine bien plus rapide que sa régénération naturelle. © Ekrem07, Wikimedia Commons (Oetaher 9002), Global Water Bankruptcy
Baser l’adaptation sur la science
Les chercheurs l'affirment. Ce ne sont pas simplement des signes de stress hydrique ou des épisodes de crise de l'eau. Ce sont là les symptômes de systèmes épuisés. Des systèmes qui ont érodé le capital naturel qui leur permettait autrefois de se régénérer. « Ce rapport révèle une vérité dérangeante : de nombreuses régions vivent au-delà de leurs ressources hydrologiques et de nombreux systèmes hydriques essentiels se révèlent déjà en faillite, affirme Kaveh Madani, le directeur de l'UNU-INWEH. L'impact n'est pas uniforme, mais suffisamment de systèmes, toutes régions et tous niveaux de revenus confondus, sont devenus insolvables et ont franchi des seuils irréversibles. Et le tout continue de s'aggraver ».
Ainsi, le rapport de l'UNU invite-t-il les dirigeants du monde à s'engager sur la voie d'une « adaptation honnête et basée sur la science ». À dépasser les réflexes de la gestion de crise, pour adopter ceux d'une gestion de la faillite. Se concentrer uniquement sur l'eau potable, l'assainissement et de modestes gains d'efficacité ne suffira pas à résoudre l'aggravation des risques liés à l'eau. Pire, cette approche limitée compromettra de plus en plus les progrès en matière d'action climatique, de protection de la biodiversité, de gestion des terres, de sécurité alimentaire et de paix. Les chercheurs préconisent par exemple des stratégies visant à prévenir des dommages irréversibles supplémentaires, à réduire et à réorienter la demande, à transformer les secteurs grands consommateurs d'eau, à lutter contre les prélèvements illégaux et la pollution, et à garantir des transitions justes pour les populations.
Se déclarer en faillite ne signifie pas abandonner, mais repartir à zéro
« Malgré ses mises en garde, ce rapport n'est pas un constat de désespoir, conclut Kaveh Madani. C'est un appel à l'honnêteté, au réalisme et à la transformation. Se déclarer en faillite ne signifie pas abandonner, mais repartir à zéro. En reconnaissant la réalité de la pénurie d'eau, nous pouvons enfin faire les choix difficiles qui protégeront les populations, les économies et les écosystèmes. Tout en gardant à l'esprit que plus nous tardons, plus le déficit s'aggrave ».


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