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De nouvelles étiquettes nutritionnelles ont discrètement fait leur apparition sur les tablettes d’épicerie au cours de la dernière année. À compter du 1er janvier 2026, elles seront obligatoires sur les aliments transformés jugés trop salés, trop sucrés ou trop gras. Salué par des experts comme un pas en avant pour la santé publique, ce nouvel outil soulève toutefois des doutes quant à sa capacité réelle à modifier les habitudes alimentaires.
Certains auront peut-être déjà remarqué le symbole apposé sur leur bouteille de jus, leur brique de soupe ou leur paquet de céréales. Placée à l’avant des emballages, la nouvelle étiquette prend la forme d’une petite loupe noire accompagnée d’un avertissement signalant une teneur élevée en gras saturés, en sucre ou en sodium.
Mis en place par Santé Canada, cet outil vise à améliorer la transparence de l’étiquetage et à permettre aux consommateurs d’identifier rapidement les aliments moins bons pour leur santé afin de faire de meilleurs choix à l’épicerie.
« C’est un pas dans la bonne direction. Les consommateurs ont peu ou pas de temps pour lire les tableaux de valeurs nutritives, et certains ne les comprennent pas. Le nouveau symbole aide à faire des choix rapides et éclairés », estime Sylvain Charlebois, professeur titulaire en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie.
Des exceptions
Santé Canada a toutefois prévu plusieurs exceptions, notamment pour le lait, les œufs, les noix, les huiles végétales, les viandes et poissons à un ingrédient unique. Les fromages et yogourts contenant suffisamment de calcium échappent également à la nouvelle obligation. Ces aliments sont considérés comme présentant « un avantage reconnu pour la protection de la santé » lorsqu’ils sont consommés avec modération.
Les produits pour lesquels le symbole serait jugé redondant — comme le sucre, le sel, le miel, le sirop d’érable ou le beurre — ne porteront pas non plus l’étiquette.
Annoncée en 2018, la mesure devait initialement entrer en vigueur en 2022, mais son application a été reportée à 2026 pour laisser le temps à l’industrie de s’adapter. Selon une étude de l’Université Laval publiée dans Public Health Nutrition, près de 60 % des aliments transformés les plus vendus au Québec devront afficher le symbole.
Efficace, la petite loupe ?
Si les experts saluent l’intention de Santé Canada, ils émettent des doutes quant à l’incidence réelle de l’étiquette sur les comportements alimentaires.
Ils s’interrogent notamment sur son aspect visuel, jugeant l’étiquette petite, neutre et discrète. « Le symbole en noir et blanc n’est pas évident à reconnaître. Beaucoup de gens ne le voient pas d’emblée. D’autres ne savent juste pas ce qu’il veut dire », souligne M. Charlebois.
On est loin du Nutri-score européen, qui « attrape l’œil » avec son code de couleurs allant du vert au rouge et sa classification de A à E pour évaluer un produit en fonction de sa valeur nutritionnelle, renchérit la nutritionniste et conférencière Stéphanie Côté. « Ça va être intéressant de voir des études, des sondages, des enquêtes sur le sujet pour évaluer à quel point le consommateur voit et comprend le nouveau symbole. »
Le Devoir s’est prêté au jeu lors d’une visite à l’épicerie cette semaine. La majorité des clients interrogés n’avait jamais remarqué l’étiquette auparavant. Si certains se sont dits ouverts à en tenir compte à l’avenir, d’autres soutiennent que le prix et leurs goûts pèsent davantage dans leurs choix.
« C’est un luxe de pouvoir se fier au critère de la valeur nutritive pour choisir un aliment, souligne Stéphanie Côté. Pour beaucoup de gens, le prix est le critère numéro un. Et ça se comprend quand on voit l’augmentation du coût des aliments. » Le symbole pourrait néanmoins aider à comparer des produits similaires dans une même gamme de prix.
Un outil insuffisant
La nutritionniste estime par ailleurs que l’étiquette manque de nuances. « Ça lève un drapeau rouge, mais il faudrait idéalement tenir compte de l’aliment dans son ensemble. Une barre aux noix et aux fruits séchés peut être plus nutritive qu’une alternative moins sucrée », illustre-t-elle.
Elle cite encore une fois le Nutri-score européen en exemple. Contrairement au logo canadien, l’indicateur se base sur un calcul qui prend en compte non seulement les nutriments à limiter (gras saturé, sucre, sel), mais aussi la teneur en nutriments à favoriser (fibres, protéines, etc.). Ainsi, en plus de pointer du doigt les produits moins bons pour la santé, l’étiquette européenne oriente les consommateurs vers des choix plus sains.
Faire bouger l’industrie
De son côté, Santé Canada dit avoir examiné différents systèmes d’étiquetage et avoir choisi celui-ci à la lumière de données scientifiques, de l’avis des consommateurs et des leçons tirées d’autres pays.
« Une étude récente menée au Mexique a révélé que le système “élevé en” influençait le comportement d’achat des adultes, 38 % des participants déclarant avoir modifié leurs habitudes d’achat, principalement en choisissant des produits portant peu ou pas de symboles ou en cessant d’acheter des produits les affichant », explique une porte-parole par courriel.
Santé Canada précise par ailleurs que le tableau de valeur nutritive sur l’emballage apporte son lot d’informations complémentaires, tout comme le Guide alimentaire canadien.
L’ajout de cette nouvelle étiquette nutritionnelle a au moins comme avantage de forcer les entreprises à faire mieux en rendant leurs produits moins nocifs pour la santé, croit Sylvain Charlebois. « Qui voudrait voir cette étiquette sur son produit et risquer une perte de ventes ? On le voit déjà, certaines entreprises tentent de nouvelles recettes pour diminuer le sel, le sucre et les gras trans », note-t-il.
Mme Côté craint toutefois des dérives. L’industrie pourrait par exemple remplacer le sucre par un substitut — comme l’aspartame ou le sucralose — afin d’échapper à la fameuse étiquette. « Ces substituts ne sont pas meilleurs. Ils n’améliorent pas la valeur nutritive d’un aliment et ne conditionnent pas les consommateurs à manger moins sucré, critique-t-elle. Ce serait mettre un plaster sur le problème. »
Les deux experts espèrent que Santé Canada continuera d’éduquer et de sensibiliser les consommateurs sur les saines habitudes alimentaires ainsi que sur la manière d’utiliser efficacement ce nouveau symbole à l’épicerie.
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