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«Il serait difficile d'imaginer un jeu dans lequel les joueurs courraient davantage de risques d'accidents», déplore un journaliste américain en 1912. Sous ses yeux exorbités, huit sportifs tentent de propulser, à l'aide d'un maillet, une balle dans l'en-but adverse. Avec une particularité notable: les joueurs sont au volant d'une voiture et pratiquent l'auto-polo.
«Au coup de sifflet, les deux voitures foncent à toute vitesse vers la balle située au centre du terrain, tandis que le public retient son souffle, renchérit un reporter du quotidien canadien Saskatoon Phoenix en mars 1913. Soudain, la balle émerge de la mêlée, les voitures font une embardée pour se lancer à sa poursuite et le match commence.» Les observations des journalistes ne permettent pas vraiment de mesurer l'effervescence populaire. Car l'auto-polo galvanise les foules états-uniennes du début du XXe siècle, des milliers de spectateurs se rendant aux compétitions qui auront bientôt pour théâtre le prestigieux Madison Square Garden, à New York.
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L'âge d'or de l'automobile
Comment expliquer cet engouement? D'abord par le fait que le début du XXe siècle célèbre le triomphe de l'automobile américaine. Devenus la première puissance économique mondiale, les États-Unis consacrent la voiture comme un instrument d'épanouissement personnel, gage de liberté. La prospérité domestique permet à tous, des cols blancs aux ouvriers, de s'en offrir les clés. À Detroit (Michigan), poumon de l'industrie automobile, l'entreprise d'Henry Ford produit 1.000 voitures Ford T par jour en 1910 et dix fois plus en 1920. Les chiffres donnent le vertige: de 500.000 véhicules en circulation en 1910, on passe à plus de 17 millions en 1925.
Nombre de voitures particulières et de véhicules utilitaires en circulation aux États-Unis entre 1900 à 1988 (en milliers). | © Statista 2026
Non contents de voir les modèles grand public s'écouler comme des petits pains, quelques casse-cous envisagent d'en faire un divertissement à haut risque. Une anecdote raconte que c'est pour faire la promotion des Ford T qu'un concessionnaire du Kansas monta à l'été 1912 la première équipe d'auto-polo.
Très populaire dans les foires, ce sport ne tarde pas à unir les deux côtes états-uniennes, faisant des émules jusqu'au Canada et en Europe. «La popularité de l'auto-polo est attestée par la formation d'équipes amatrices dans tout le pays et la création de terrains de jeu partout à Long Island, où les membres de la haute société se réunissent pour pratiquer le sport le plus récent et le plus populaire», précise en août 1913 le quotidien canadien The Evening Record, basé à Windsor (Ontario), ville limitrophe de Detroit.
Quelles en sont les règles? Sensiblement les mêmes que le polo à cheval, mais sur des terrains plus étroits et avec un mécano en guise de vétérinaire. D'une superficie équivalente à un demi-terrain de football, le théâtre des compétitions pouvait être un terrain d'aviation, une arène couverte ou un simple champ de luzerne. Quant aux voitures, occupées par deux joueurs (l'un derrière le volant, l'autre agitant le maillet), elles sont généralement des modèles Ford T allégés au maximum, dont on a retiré le toit, les portières et le pare-brise.
Un sport accidentogène
Dénudées de la sorte, ces autos squelettiques gagnent en vitesse ce qu'elles sacrifient en sécurité. «Les petites machines roulaient à toute vitesse dans un élan d'insouciance totale et l'une d'elles a même satisfait l'appétit du public pour les performances à couper le souffle en faisant plusieurs tonneaux et en prenant feu, rapporte un journal de l'Iowa en août 1914. Le conducteur et le joueur ont été éjectés de la machine et n'ont pas été blessés.»
Tous n'ont pas cette chance. Un des objectifs avoués du jeu –et pour lesquels les spectateurs se déplacent en masse– consiste à tamponner, à des vitesses dépassant les 60 km/h, les véhicules adverses afin d'en éjecter les occupants. «L'attrait principal de ce sport a toujours été les accidents et non les quasi-collisions», reconnaît un témoin.
Et tant pis s'il faut déplorer de nombreuses fêlures, fractures et écrasements venant stopper prématurément la carrière d'un auto-poloïste. «Cette discipline rude et tumultueuse, qui procure tant de sensations fortes au public, entraîne très souvent des accidents graves pour les joueurs et les pilotes, allant jusqu'à des fractures des bras et des jambes et, dans de rares cas, pouvant presque causer la mort de l'un d'entre eux», décrit un correspondant du Southeast Missourian, en septembre 1922.
En dépit de l'attrait voyeuriste et malsain du «sport le plus spectaculaire jamais inventé et popularisé dans tout le pays» (comme l'encense The Evening Record en 1913), le polo version automobile ne fera pas de vieux essieux. Les dégâts occasionnés aux voitures, associés aux dangers courus par ses pratiquants –que les polices d'assurance ne peuvent pas couvrir–, contribuent à dégonfler l'enthousiasme populaire. Passée la Première Guerre mondiale, son âge d'or est révolu: seules quelques rares mentions font perdurer ce sport dans la première moitié du XXe siècle, où des casse-cous nostalgiques continuent de le pratiquer.
La culture de l'adrénaline automobile continuera cependant de s'épanouir dans l'Amérique des années 1950, les courses sauvages comme officielles y étant reçues avec un enthousiasme toujours croissant. Croissant aussi sera le nombre d'accidents mortels, favorisés par une législation très indulgente, associés à la croyance qui veut que les victimes de la route soient «inévitables». «Cela fait partie du prix à payer pour cette nouvelle ère qui, qu'elle en vaille la peine ou non, est bel et bien là pour rester», prophétise un observateur dès 1926. Coïncidence? D'après les chiffres de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), les États-Unis sont encore aujourd'hui le pays occidental recensant le plus d'accidents mortels sur la route, avec près de 14 morts pour 100.000 habitants.






























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