Un point sur la carte de l’Australie-Occidentale n’existe plus depuis 2007. Wittenoom, ancienne ville minière du Pilbara, a été officiellement rayée du territoire administratif cette année-là, effacée des panneaux routiers, gommée des cartes officielles. Le gouvernement voulait décourager les visiteurs. Mais la roche, elle, n’a pas oublié : selon les données du gouvernement d’Australie-Occidentale publiées en 2019, environ trois millions de tonnes de résidus miniers contaminés à l’amiante bleu restent entassées dans les gorges qui entourent le site.
Ce chiffre donne le vertige quand on le remet en perspective. Trois millions de tonnes, c’est à peu près le poids de huit Tour Eiffel multiplié par mille. Et ces résidus ne sont pas enfermés dans un bunker sécurisé : ils tapissent le fond des gorges, s’infiltrent dans les lits des rivières, s’envolent au moindre coup de vent dans une région où les tempêtes de poussière sont monnaie courante.
À retenir
- Une ville entière a été gommée des cartes officielles pour dissimuler un problème qui n’a jamais vraiment disparu
- Les résidus toxiques continuent de se disperser au vent et à travers les cours d’eau sans plan de nettoyage en vue
- Des milliers de personnes, dont des migrants italiens, ont grandi en ignorant qu’elles jouaient littéralement dans des tas de poison
Sommaire
- Une ville pensée pour disparaître de la mémoire collective
- Trois millions de tonnes qui continuent de contaminer l’air et l’eau
- Un « Chernobyl » australien toujours ouvert aux touristes
Une ville pensée pour disparaître de la mémoire collective
L’histoire de Wittenoom commence dans les années 1930, quand des gisements de crocidolite, l’amiante bleu, sont découverts dans la gorge du même nom. Durant les années 1950 et le début des années 1960, Wittenoom était le seul fournisseur d’amiante bleu d’Australie. La mine a fermé en 1966, en raison de son manque de rentabilité et de préoccupations sanitaires croissantes liées à l’exploitation de l’amiante dans la région. Dans les années 1950, la ville avait pourtant tout d’un eldorado minier : Wittenoom était alors la plus grande ville d’Australie-Occidentale au nord du tropique du Capricorne, promue comme une ville minière modèle dotée d’équipements modernes, dans un paysage d’une beauté spectaculaire.
Ce qui frappe le plus, c’est l’aveuglement organisé. Il ne fait aucun doute que la société minière savait que l’asbestose et le cancer étaient des conséquences extrêmement probables des conditions de travail imposées à Wittenoom, et plus de 20 000 hommes, femmes et enfants ont vécu dans la ville durant l’exploitation minière. Parmi eux, des migrants italiens venus chercher une vie meilleure : durant les années 1950 et 1960, 1 100 migrants italiens ont travaillé dans la ville minière isolée de Wittenoom, sans connaître les risques sanitaires, et beaucoup y ont emmené leur famille. Des enfants ont grandi en jouant littéralement dans les tas de résidus toxiques.
La fermeture administrative n’a rien eu d’immédiat ni de simple. Après des décennies de menaces en ce sens, le gouvernement d’Australie-Occidentale a fini par fermer la ville de Wittenoom en 2006, la déclarant site contaminé et retirant tous les services publics, avant qu’elle ne soit officiellement dégazettée et retirée des cartes en juin 2007. Une bataille juridique et humaine s’est ensuite poursuivie pendant près d’une décennie, puisque une législation a été introduite en 2015 pour retirer de force les trois derniers résidents encore accrochés à leurs maisons.
Trois millions de tonnes qui continuent de contaminer l’air et l’eau
Le site porte aujourd’hui un nom qui dit tout : la Wittenoom Asbestos Management Area, une zone classée au titre du Contaminated Sites Act de 2003. Cette zone s’étend sur près de 47 000 hectares, de la ville jusqu’à la gorge de Wittenoom et à la plaine inondable de Joffre. À l’intérieur de ce périmètre, la contamination ne se limite pas à un vieux tas de gravats oublié : elle est active, mobile, dangereuse.
L’érosion par le vent et par l’eau a dispersé les fibres d’amiante bleu sur une vaste zone, à l’intérieur des gorges comme au-delà, si bien que des fibres libres d’amiante bleu sont désormais présentes dans toute la zone de gestion. chaque tempête de sable, chaque crue saisonnière redistribue un peu plus le poison à travers le paysage.
Un cabinet d’ingénierie, GHD, avait été chargé en 2006 d’évaluer la situation pour le compte des autorités locales. L’étude a examiné cinq zones autour de Wittenoom, dont la gorge de Yampire, la mine Colonial, la mine et la gorge de Wittenoom, la piste d’atterrissage et la plaine inondable, recensant 175 sites désormais classés comme contaminés et nécessitant une remédiation dans le seul périmètre de la ville. Les solutions envisagées à l’époque, recouvrir les résidus, détourner les cours d’eau, démolir le bâti, donnent une idée de l’ampleur du chantier. Un chantier resté largement virtuel : selon le cabinet spécialisé britannique HASAG, il n’existe toujours aucun plan pour nettoyer les résidus près de quatre-vingts ans après leur premier dépôt, et l’eau des rivières en aval pourrait rester contaminée pendant plus d’un siècle encore.
Un « Chernobyl » australien toujours ouvert aux touristes
Ce qui rend l’affaire Wittenoom presque absurde, c’est sa proximité immédiate avec l’un des joyaux naturels du pays. Le site borde le parc national de Karijini, une destination touristique très fréquentée, et la zone est considérée comme le plus grand site contaminé à l’amiante de l’hémisphère sud, parfois qualifiée de « Chernobyl australien ». Malgré les panneaux d’avertissement plantés un peu partout, malgré la disparition du nom sur les cartes, des touristes continuent d’ignorer les mises en garde et de s’exposer à la poussière et aux débris d’amiante, une exposition qui, même à de très faibles niveaux, peut provoquer un mésothéliome des années plus tard.
Le bilan humain, lui, ne se referme pas avec le temps. En Australie-Occidentale, 1 500 personnes ont été diagnostiquées avec ce cancer depuis le premier cas recensé au début des années 1960, dont environ 300 provenaient de Wittenoom. Une maladie particulièrement cruelle puisque l’espérance de vie moyenne entre le diagnostic et le décès n’est que de neuf mois.
Depuis 2022 et 2023, les autorités ont enfin engagé une démolition physique du bâti restant, plutôt que de se contenter d’un effacement cartographique. Mais les trois millions de tonnes de résidus, eux, restent au fond des gorges, portés par le vent à chaque saison sèche. Certaines communautés aborigènes du peuple Banjima, dont les terres traditionnelles englobent le site, continuent de réclamer un véritable nettoyage plutôt qu’une simple interdiction d’accès, un rappel que la dépollution d’un territoire ne se décrète pas d’un trait de plume administratif.
Sources : ashburton.wa.gov.au | mindat.org


9 hour_ago
20



























.jpg)






French (CA)