Trente-huit millions de tonnes. C’est le poids d’algues brunes qui a dérivé dans l’Atlantique au début du mois de juin 2025, un record absolu qui a submergé les plages des Caraïbes, du golfe du Mexique et du nord de l’Amérique du Sud. Longtemps, on a pointé du doigt les engrais agricoles et la déforestation amazonienne. Mais la véritable explication, révélée grâce à des carottes de corail vieilles de 120 ans, se trouve à cent mètres sous la surface de l’océan.
À retenir
- Le phosphore alimentant la prolifération des sargasses provient d'un upwelling équatorial qui remonte de l'eau profonde riche en nutriments, et non des engrais agricoles ou de la déforestation amazonienne comme on le pensait auparavant.
- Des cyanobactéries vivant sur les algues fixent l'azote atmosphérique, offrant au Sargassum un double apport en nutriments qui lui donne un avantage compétitif décisif face aux autres algues.
- L'analyse de carottes de corail vieilles de 120 ans a permis de reconstituer les cycles naturels de fixation d'azote, révélant que les échouages massifs dépendent de variations pluridécennales liées à l'intensité de l'upwelling.
L’hypothèse qui s’effondre après quinze ans de fausse piste
Playa del Carmen, destination touristique prisée de la péninsule du Yucatán au Mexique, est confrontée à d'importants échouages de sargasses durant l'été, comme d'autres côtes caribéennes.Crédit : © Arkadij Schell
Depuis l’apparition de la Great Atlantic Sargassum Belt en 2011, ce gigantesque tapis d’algues qui serpente de l’équateur jusqu’aux Caraïbes sous l’effet des vents d’est, une théorie s’était imposée presque naturellement. On imaginait que le ruissellement massif d’engrais agricoles, combiné à la déforestation amazonienne, déversait dans l’océan suffisamment de nutriments pour alimenter cette prolifération hors norme. Une explication séduisante, cohérente avec les grandes inquiétudes environnementales de notre époque, et qui avait le mérite de désigner des responsables clairement identifiables.
Le problème, c’est que cette hypothèse ne tenait plus la route face aux données récentes. Les chercheurs de l’Institut Max Planck de chimie ont constaté que l’augmentation spectaculaire de la biomasse de Sargassum ces dernières années ne pouvait tout simplement pas s’expliquer par ces seuls apports terrestres. Il manquait une pièce du puzzle, et cette pièce ne venait pas des continents, mais des profondeurs de l’océan lui-même.
Cent mètres sous la surface, le vrai carburant des sargasses
Le véritable moteur de cette efflorescence algale se cache dans un phénomène physique appelé upwelling, une remontée d’eau profonde provoquée par les vents près de l’équateur. Cette eau profonde remonte chargée de phosphore, un nutriment essentiel à la croissance des algues. Poussé vers le nord par le courant sud-équatorial, ce phosphore finit par atteindre les eaux chaudes et ensoleillées de l’Atlantique tropical nord, là où prospère justement le Sargassum.
Ce mécanisme change radicalement la manière de comprendre le phénomène. Il ne s’agit plus d’une pollution venue des terres émergées, mais d’un cycle naturel amplifié, dont l’intensité varie selon la force des vents équatoriaux. Autrement dit, l’océan puise dans ses propres réserves profondes pour nourrir, sans le vouloir, une prolifération qui finit par asphyxier ses propres côtes.
Une alliance microscopique qui rend l’algue quasi invincible
Mais le phosphore seul ne suffit pas à expliquer le succès fulgurant du Sargassum face aux autres algues de l’Atlantique équatorial. La clé de cette domination réside dans une alliance biologique aussi discrète qu’efficace. Sur la surface de ces algues brunes vivent des cyanobactéries, de minuscules organismes capables de fixer l’azote atmosphérique, c’est-à-dire de le transformer en une forme que l’algue peut directement assimiler.
Cette relation symbiotique offre au Sargassum un avantage compétitif redoutable. Quand le phosphore afflue depuis les profondeurs, ses petits partenaires bactériens transforment aussitôt l’azote disponible dans l’air en nourriture assimilable. Résultat, l’algue dispose simultanément des deux ingrédients essentiels à sa croissance, là où ses concurrentes doivent se contenter de ce que l’environnement leur offre spontanément. C’est un peu comme si le Sargassum avait embarqué son propre fournisseur d’engrais, capable de produire à la demande dès que les conditions deviennent favorables.
Sur le terrain, les conséquences de cette efflorescence sont bien concrètes. À Playa del Carmen, dans le Yucatán mexicain, des tonnes d’algues s’échouent régulièrement sur le sable, nécessitant un nettoyage mécanique constant. Leur décomposition dégage une odeur nauséabonde qui repousse les touristes et pèse lourdement sur l’économie locale, tout en menaçant l’équilibre des écosystèmes côtiers.
Ce que la mémoire des coraux révèle sur les prochaines vagues d’algues
Pour percer ce mystère, les scientifiques n’ont pas scruté l’océan en surface, mais son passé enfoui dans la roche vivante des récifs coralliens. En prélevant des carottes de corail sur plusieurs sites des Caraïbes, ils ont pu analyser les isotopes d’azote piégés dans les anneaux de croissance annuelle de ces organismes, un peu à la manière dont on lit les cernes d’un arbre. Cette méthode a permis de reconstituer les variations de la fixation d’azote sur pas moins de 120 années, offrant ainsi une mémoire précieuse et jusqu’ici insoupçonnée des cycles naturels de l’océan.
Ces archives biologiques confirment que la fixation d’azote, et donc la croissance du Sargassum, suit des variations qui s’étalent sur plusieurs décennies, en lien direct avec l’intensité de l’upwelling équatorial. Cette découverte éclaire d’un jour nouveau les grandes années de biomasse record observées depuis 2011. Elle suggère surtout que l’avenir de ces échouages massifs dépendra en grande partie de l’évolution du réchauffement climatique, qui pourrait modifier durablement la force de ces remontées d’eau profonde et les grands équilibres qui les régulent.
Ce voyage des profondeurs jusqu’aux plages caribéennes rappelle à quel point les océans fonctionnent comme des systèmes interconnectés, où un simple mouvement de vent à l’équateur peut, des mois plus tard, transformer le littoral d’un pays situé à des milliers de kilomètres. Reste à savoir si les prochaines décennies verront ces vagues d’algues s’intensifier encore, ou si les changements climatiques en cours viendront rebattre les cartes de ce mécanisme aussi fascinant que problématique.


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