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L’artisan du feu et du temps

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C’est au cœur du village de Compton, dans le paysage vallonné des Cantons-de-l’Est, que Romain a installé la Forge d’Ilmarinen. Le nom n’est pas choisi par hasard : il invoque le dieu forgeron de la mythologie finnoise, qui, selon la légende, aurait battu le fer pour créer le ciel. Une référence qui en dit long sur l’imaginaire débordant de l’artisan.

Dans cet atelier, l’acier prend de multiples formes. On y fabrique des portails monumentaux, des garde-corps, des rampes et des luminaires. Mais la forge donne aussi naissance à des œuvres d’art forgées à la main.

Chaque création commence par un dessin, suivie d’une longue série de gestes répétés. Le métal est chauffé, frappé, étiré, plié, jusqu’à ce que la forme imaginée se matérialise.

Mais ce n’est pas seulement un atelier que Romain a ouvert à Compton, il y a huit ans. Ce qu’il décrit comme son laboratoire sert aussi de lieu de transmission.

Dans la tradition européenne qui l’a formé, le savoir ne reste jamais immobile bien longtemps. Il voyage de forge en forge, passe de maître à apprenti. En France, dès l’âge de 15 ans, Romain a lui-même suivi ce chemin en intégrant les Compagnons du Devoir, une confrérie d’artisanes et d’artisans vieille de près d’un siècle.

Pendant plusieurs années, le jeune homme aux racines bretonnes et corses a voyagé d’un atelier à l’autre pour apprendre les différentes facettes d’un métier qui le passionnait déjà à l’adolescence.

« Le compagnonnage, c’est un parcours en soi. Ça m’a formé techniquement, artistiquement et humainement. »

Romain perpétue maintenant cette tradition dans son atelier, en Estrie, où il accueille régulièrement le public, des groupes scolaires et des gens curieux en tout genre, venus découvrir un métier que beaucoup n’ont vu que dans les films médiévaux.

Dans sa forge, Romain Francès utilise un marteau-pilon pour donner une forme au métal chaud.

On pénètre dans la Forge d’Ilmarinen par une porte massive de bois courbé, dont la devanture rappelle l’entrée d’un bastion viking. Un hublot avec un film-miroir sans tain fait office d'œil de verre, entre des pentures de fer qui s’étirent sur le bois sombre comme de fins cheveux de métal.

Un volant de laiton, qui sert de poignée, actionne un mécanisme forgé à la main. L’intérieur rappelle l’écoutille d’un vieux navire. Charnières, gravures, vis : chaque pièce est une œuvre en soi. Chez Romain Francès, même l’entrée de la forge est un manifeste.

Et pourtant, malgré les heures de travail que sa fabrication a exigées, cette porte est rarement fermée.

L’atelier de Compton est aujourd’hui reconnu comme économusée, un statut qui met en valeur les métiers traditionnels et qui permet au public de découvrir le savoir-faire directement là où il se pratique.

Romain voit encore plus grand. Dans les prochaines années, il souhaite doubler la superficie de la forge et y aménager une salle d’exposition, afin de consacrer encore plus de temps à la présentation du métier et bousculer les préjugés qui l’entourent.

C’est un parcours logique pour un artisan. On produit beaucoup, puis, à un moment donné, il faut penser à la passation. On ne veut pas se faire enterrer avec son savoir, tranche le quadragénaire, qui se dit toutefois encore bien loin de la retraite.

De ses propres dires, Romain n’est pas devenu forgeron pour l’appât du gain. Rentabiliser une telle production nécessite énormément de travail, mais aussi beaucoup de temps. Une importante partie de son salaire ne peut donc pas se calculer en dollars.

Romain Francès et Justine Southam travaillent le fer.Au cœur de la forge, les enclumes rassemblent maître et apprentie. Photo : Radio-Canada / André Vuillemin

Juste le regard des enfants quand ils viennent ici, leurs yeux éblouis, ça en vaut la peine. La vision de l’autre, particulièrement celle des jeunes, m’en apprend constamment sur mon art, sur mon métier, insiste Romain, convaincu par son objectif de transmission.

À la Forge d’Ilmarinen, le feu fait bien plus que tordre le fer; il insuffle un amour renouvelé pour l’un des métiers les plus anciens au monde. Mais pour que cette flamme continue de brûler, il faut quelqu’un pour la recevoir.

Depuis près de deux ans, c’est l’apprentie forgeronne Justine Southam qui la porte.

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