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Avec son documentaire L’Art de ne pas être violoniste , le jeune Gaï Tordjman livre un portrait intime et touchant de l’énigmatique « Elvis du violon », disparu en 2020.
Passer la publicité Passer la publicité« Un phénomène d’où jaillit la musique, une source éternelle jamais apprivoisée et toujours constante. » C’est en ces termes que Yehudi Menuhin aurait un jour décrit le jeu d’Ivry Gitlis, disparu en décembre 2020.
Insaisissable, ce « violoniste-monde », né israélien en Palestine mandataire, d’origine ukrainienne mais parisien jusqu’au bout des cils, l’était certainement. Son minuscule studio à Saint-Germain-des-Prés, encombré de livres, de partitions, de photos, de vinyles et de vieilles VHS en tous genres, en était la preuve.
Lui-même avait cessé de chercher son chemin dans ce labyrinthe mémoriel où seul un marin aurait pu se retrouver. C’est précisément ce qu’est Gaï Tordjman. Trompettiste et violoniste à ses heures perdues, le jeune réalisateur et comédien est aussi navigateur sur les bords. Peut-être est-ce ce qui l’a conduit à se lancer, en 2016, dans l’aventure d’un portrait filmé de son « voisin de Saint-Germain-des-Prés ». Portrait ? Documentaire ? Fiction ? Le résultat est à peu près aussi insaisissable que son sujet. Au fil des quatre années pendant lesquelles Tordjman l’a rencontré, Gitlis s’y révèle pareil qu’en lui-même. D’une insolente fantaisie. D’une désarmante sincérité. D’une ironie grinçante.
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Qu’il grimace devant la caméra comme il a toujours su le faire, peste contre « la prison de corps de vieux » d’où son âme d’enfant peine à s’extraire, se rêve en chien pour « lécher tous les culs » ou fasse sa propre autocritique, se reconnaissant « incontrôlable » et « impossible à diriger », c’est toujours ce même regard qui pétille. Ce même rire spontané. Touchant. Déconcertant.
Étincelle d’irrévérence
Cette étincelle d’irrévérence, qui passe dans son discours comme dans son jeu, on la retrouve dans nombre d’archives qui parsèment ce voyage en Absurdie. Mais au fil des témoignages des proches et des amis transperce aussi la complexité d’un « Elvis du violon » dont le rire masquait bien des drames. Comme lorsque la pianiste américaine et ancienne compagne Ana-Maria Vera raconte l’accident qui aurait pu leur coûter la vie parce qu’Ivry s’était soudain senti « heureux à en mourir. » Ou que Zubin Mehta refuse, les larmes aux yeux, d’évoquer le désert artistique que traversa Gitlis après les années 1980, marginalisé par un milieu classique qui lui en voulait peut-être d’avoir été trop populaire. Trop proche de John Lennon, Barbara, Oscar Peterson ou Léo Ferré. D’avoir voulu faire de Vence le « Woodstock » du classique. Et de n’avoir jamais écouté que son propre instinct. Même sur scène.
« Il s’est en grande partie autodétruit », concède le confident des stars du classique, Bruno Monsaingeon. Gitlis le vagabond, qui, à l’image, semblait toujours préférer jouer dans la rue pour les passants ou chez lui pour ses voisins, que sur les plus grandes scènes du monde, se sentait-il étriqué dans le costume de soliste ? Ou était-ce là le lot de ceux qui veulent vivre libre, car « la liberté est une chose inconfortable et solitaire », rappelle l’intéressé ?
Ivry Gitlis ou l’art de ne pas être violoniste ouvre plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Mais sans doute est-ce là le propre d’un artiste que l’on n’a jamais pu saisir que par touches, et qui lui-même se décrivait plus comme un butineur que comme un carriériste : « J’ai plus appris de la pluie, des orages, du soleil, des grands malheurs ou des petits bonheurs que de n’importe quel prof de conservatoire », nous confiait-il, quelques années avant sa mort. Cet émouvant hommage posthume ne dit pas autre chose.


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