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L’Arménie veut s’émanciper

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L’Arménie devra-t-elle payer pour les récents déboires diplomatiques et militaires de Vladimir Poutine ? La question se pose au moment où son gouvernement mené par Nikol Pachinian, un libéral aujourd’hui résolument pro-européen au pouvoir depuis huit ans, vient de décrocher un troisième mandat, malgré la pression hostile de Moscou.

L’histoire récente de ce pays de 3 millions d’habitants dans le Sud-Caucase est tragique : la perte du Haut-Karabakh aux mains de l’Azerbaïdjan — un effondrement subit, survenu en quelques jours en septembre 2023 après une guerre larvée de plusieurs décennies — avait mené à l’évacuation totale de la population arménienne de cette enclave occupée depuis des siècles.

Même si ce conflit du Karabakh a fait des dizaines de milliers de morts sur plus de trois décennies, avec de sanglants affrontements en 2020 qui avaient mis en évidence la force militaire nouvelle de l’Azerbaïdjan, son épisode final n’a pas été marqué par des massacres.

L’auto-évacuation des Arméniens locaux, au nombre de 125 000, fut alors soudaine et foudroyante : l’affaire d’une semaine. Le gouvernement d’Erevan comme la population locale avaient finalement conclu que toute résistance était devenue vaine.

Après des siècles de peuplement continu d’Arméniens, l’Artsakh (nom arménien du Karabakh) était vidé de ses habitants. Longtemps inférieur militairement, l’Azerbaïdjan, dictature pétrolière soutenue et armée par la Turquie, a progressivement repris le dessus et réussi à imposer l’idée que la reconquête de l’enclave était inéluctable. Une paix a ensuite été signée avec l’Azerbaïdjan.

***

La passivité de la Russie dans cet épisode avait été notée. L’Arménie était vue comme un pays fragile et menacé face à des ennemis héréditaires — Turquie, Azerbaïdjan. La Russie y jouait en principe le rôle du protecteur bienveillant, mais aussi du médiateur puis du garant d’une force d’interposition (2020-2023)… laquelle finalement laissera aller le Karabakh sans coup férir.

Vécu comme une trahison par de nombreux Arméniens, l’épisode a fait apparaître la faiblesse de Moscou face à son « proche étranger », la ceinture de pays de l’ex-URSS à qui le Kremlin dénie le droit à la souveraineté.

Le pragmatique Nikol Pachinian a aussi été critiqué pour cette absence de résistance en 2023, et même menacé politiquement… mais il s’est maintenu au pouvoir.

Le développement majeur des deux dernières années est celui d’une prise de distance du gouvernement Pachinian face à la Russie, d’un virage pro-occidental et de la brutale réaction de Moscou.

Pachinian a déclaré vouloir poser la candidature de l’Arménie à l’Union européenne. Il a voulu faire de la campagne un référendum sur la « page tournée » du Karabakh, la paix signée avec l’Azerbaïdjan et l’option européenne de l’Arménie.

En appui symbolique, un sommet européen informel s’est tenu en mai à Erevan ; Trump au même moment s’est permis quelques bons mots à l’égard de Pachinian — un défi étonnant à « l’ami Poutine ».

La campagne électorale, tout comme celle dans la Géorgie voisine 20 mois plus tôt, s’est déroulée à l’ombre de la Russie, avec un débat fondamental : aller vers l’est ou aller vers l’ouest ?

Le parti du premier ministre, Contrat civil, semble l’avoir emporté malgré les ingérences russes, Moscou ayant mobilisé, selon une stratégie désormais bien connue, ses moyens, ses services secrets et ses alliés locaux pour le contrer.

Ce qui a donné une campagne massive de désinformation. On a fait circuler, sur Telegram et autres réseaux sociaux, des rumeurs infamantes : Pachinian fauteur de guerre, corrompu, dégénéré sexuel…

Moscou a aussi poussé en coulisses des figures d’opposition prorusses, comme l’oligarque russo-arménien Samuel Karapetian.

Formule utilisée presque à l’identique dans le pays voisin, avec le clone géorgien de Karapetian, l’oligarque Bidzina Ivanichvili, dont le parti est aujourd’hui au pouvoir à Tbilissi, après l’élection manifestement volée d’octobre 2024.

Lors d’un tout récent sommet de l’Union économique eurasiatique à Astana, Poutine a ouvertement menacé Erevan. Il a dressé un parallèle direct avec l’Ukraine, assimilant ses ambitions « européennes » à une pulsion guerrière.

Au vu des résultats, toutes ces tentatives semblent avoir échoué – contrairement à la réussite des mêmes méthodes en Géorgie.

***

La comparaison avec la Géorgie voisine est instructive. Les trajectoires géopolitiques des deux pays sont diamétralement opposées.

Alors que l’Arménie, traditionnellement philo-russe, cherche aujourd’hui à s’émanciper du « Grand Frère », la Géorgie pro-occidentale, amputée d’une partie de son territoire par la guerre moscovite de 2008, s’est vue « kidnappée » en 2023-2024 par un pouvoir pro-Kremlin.

Ce pouvoir n’avait pas été élu en tant que tel, mais est soudain devenu prorusse en cours de mandat (2023). Le parti Rêve géorgien de l’oligarque Ivanichvili s’était ensuite maintenu par le biais de lois restrictives sur le droit d’association, de répressions violentes contre les manifestants (2024-2025) et de manipulations électorales.

L’Arménie est petite, tout comme la Géorgie, et, laissée à elle-même, elle peut représenter une proie facile. Mais la Russie a les mains pleines en Ukraine, est économiquement affaiblie, subit des revers, voit « l’ami Trump » inconstant… Les ingérences russes ne sont pas toujours suivies de succès. Deux échecs récents, avant celle en Arménie : la Hongrie, où Moscou n’a pu sauver en avril son « soldat » Viktor Orbán, et la Moldavie, qui, l’automne dernier, a réélu un pouvoir pro-européen.

L’histoire ne se répète pas nécessairement, elle hoquette et connaît des contradictions. Le pari arménien est-il jouable ? En tout cas, l’électorat a majoritairement dit « non » à Moscou.

Pour joindre l’auteur : [email protected]

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