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Je dors mal en ce moment. Très mal, même. Il faut dire que je n'ai pas l'esprit tranquille. À chaque heure qui passe, à chaque nouvelle information qui tombe, je crains de voir mon nom être jeté en pâture au motif que dans une vie antérieure, Jeffrey Epstein m'a écrit pour m'inviter à partager sa table lors d'un dîner organisé à Paris. À l'époque, pris dans les affres d'une affaire boursière qui avait mal tourné, désireux de me faire oublier, j'avais poliment refusé.
Mais aujourd'hui, dans la fureur causée par cette affaire, qui me croira? Personne. On me prêtera mille intentions fielleuses. On glosera sur mes prétendus voyages dans son jet privé, sur mes expéditions sur son île, sur mon goût prononcé pour les chats qui en annoncent d'autres beaucoup moins reluisants, sur ma réputation d'homme pressé dont l'ambition sans limite se conjugue avec une soif de pouvoir jamais rassasiée.
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Il en sera fini de moi, de ma carrière, de tout ce que j'ai pu bâtir tout au long de ma vie. Est-ce de ma faute si Jeffrey Epstein avait eu vent de mes talents littéraires, si, intrigué par ma personnalité, il avait tant tenu à me rencontrer? De quoi suis-je coupable, sinon d'être qui je suis, un travailleur de la plume dont la reconnaissance s'étend bien au-delà de nos frontières, dans cette galaxie de génies dont je suis seulement l'un de ses très modestes représentants et qui avait les faveurs du banquier américain?
Trêve de plaisanteries. Retour au réel. L'affaire Epstein est une bombe à fragmentation qui fauchera dans le même élan les simples courtisans de passage venus pour un dîner occasionnel, comme les authentiques prédateurs sexuels ravis de profiter de ses largesses. Personne n'en réchappera. Le sang doit couler et il coulera. L'homme était par trop monstrueux pour que le grand public puisse imaginer que sa fréquentation s'arrêtait là où commençait la débauche.
C'est un problème moral qui nous est posé. À partir de quand doit-on cesser d'entretenir des relations amicales avec une personne dont on sait les démêlés avec la justice? Et si ces derniers nous sont inconnus, cette ignorance est-elle un manquement, une paresse de l'esprit, un manque de curiosité, une volonté de ne pas savoir ou bien une candeur véritable mise au service d'une envie de croiser des personnes remarquables autour d'un dîner de gala?
Le monde des riches fascine autant qu'il révulse. On aimerait en être, tout en se doutant qu'on ne s'y plairait guère. Il a l'éclat vermeil d'une émeraude, mais l'odeur rance d'un œuf pourri. Il donne à rêver et quand ce rêve tourne au cauchemar ou dévoile sa face sombre, y avoir cru un instant provoque en nous un désir de vengeance, un besoin de punir tous ceux qui ont abusé de notre naïveté coupable.
Jeffrey Epstein vivait dans un monde dont il avait lui-même défini les règles. L'argent lui donnait ce qu'il n'avait pu avoir par lui-même, une reconnaissance intellectuelle. Son appétence à fréquenter les grands ce monde n'était rien d'autre qu'un moyen de se hisser à leur niveau, sans en avoir ni le talent ni les facultés requises. Il avait néanmoins compris une chose, que l'argent et le sexe ouvrent toutes les portes, mêmes les plus impénétrables.
Certains ont franchi ce pas entre rêve et réalité, d'autres se sont contenté d'en entendre les rumeurs, voire même les récits détaillés, du moins peut-on l'imaginer. S'encanailler à peu de frais et sans risque est encore le moyen le plus sûr de laisser exulter sa sexualité cachée. D'autres n'ont pas eu cette pudeur. On connaît aujourd'hui leurs noms, même s'ils apparaissent dans un clair-obscur propice à toutes les dénégations possibles. S'ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes, leur légèreté à se faire photographier dans des circonstances équivoques en dit long sur leur insouciance née de leur sentiment d'impunité.
Les riches et les puissants vivent dans un monde sans contraintes et sans garde-fous. Ils sont des enfants qui ont réalisé leur rêve de pouvoir. L'argent leur est nécessaire, non pas tant pour le dépenser que pour l'exhiber comme symbole de leur réussite et affermir ainsi leur autorité. Ils vont de cercles en cercles, d'un jet privé à une loge d'opéra, d'un défilé de mode à une soirée mondaine. Dans cette opulence ainsi manifestée, ils en oublient que le monde n'est pas à vendre, que le sexe quand il s'achète a toujours le clinquant de la débauche et de la décadence, que la corruption des âmes est une lente désolation dont on finit toujours, tôt ou tard, par goûter le fruit amer.
Quand ils le découvrent, c'est déjà trop tard. Dans leur chute, on entend les flonflons de leurs illusions perdues, le clinquant des euros et des dollars qui s'en vont se perdre au bal des pendus. Voir les réactions des personnes citées dans les documents révélés par le ministère de la Justice américain relatifs à l'affaire Jeffrey Epstein comporte quelque chose de jubilatoire et de misérable. On y entend la complainte des regrets arrachés de force, des excuses de circonstances qui sonnent comme des aveux dits au confessionnal.
Que la fête commence. Que le carnage s'exerce. Que les masques tombent. L'heure de la vengeance a sonné. Les dieux ont soif. Et nous aussi.
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