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L'affaire Cornell ou la fin de l'omerta sur les violences sexuelles au sein des fraternités états-uniennes?

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Le 16 septembre dernier, une ancienne étudiante de la prestigieuse Université Cornell dans l'État de New York a déposé une plainte rendue publique contre sept hommes pour viol collectif sur le campus à l'automne 2024. Celle que l'on surnomme Jane Doe, afin de conserver son anonymat, avait rapidement signalé les faits à l'université qui avait ouvert une enquête finalement classée sans suite.

Une affaire qui révèle à quel point la culture du viol irrigue les campus états-uniens, mais aussi la force de nouvelles formes de contre-pouvoir bien décidées à changer la donne.

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Les fraternités, ces entre-soi où tout semble permis

Les faits se sont déroulés au sein de la fraternité masculine Chi Phi, l'une des plus anciennes de Cornell, à laquelle appartenaient les sept personnes mises en cause. Ce soir-là, l'étudiante y était invitée pour une fête. Rapidement, elle s'est retrouvée poussée à consommer de l'alcool en grande quantité et de la kétamine, avant d'être abusée sexuellement par deux hommes, rejoints par la suite par cinq autres avertis sur Snapchat de la possibilité de venir violer la jeune femme dans l'une des chambres du bâtiment. Un récit insoutenable, qui contraste avec la réputation de cette université membre de l'Ivy League, groupement d'établissements privés d'excellence, dont les mots d'ordre sont la sélectivité et le prestige social.

«Les fraternités sont à mi-chemin entre le club et la société secrète et sont presque aussi anciennes que les universités états-uniennes, la première a été fondée en 1776, explique Virginie Adane, maîtresse de conférences en histoire moderne et spécialiste de l'histoire de New York. Ces institutions ont vocation à créer un réseau de prestige que ses membres pourront activer tout au long de leur carrière.». Le «greek system», qui réunit les fraternités et les sororités, sont des espaces non mixtes, qui dérogent à la loi Title IX de 1972 visant à interdire toute discrimination sur la base du sexe au sein des programmes éducatifs. «L'absence de mixité, de genre, sociale ou raciale, va de pair avec un vaste système de réseautage, de cooptation et de jeux d'influences qui repose sur une omerta totale concernant ce qui se déroule en leur sein.»

Les excès en tous genres qui s'exercent au sein des fraternités sont pourtant connus de tous. Ces dernières années, plusieurs affaires de violences sexistes et sexuelles ont d'ailleurs fait les gros titres, à l'image de l'affaire Brock Turner sur le campus de l'Université de Stanford en 2015: un étudiant avait été surpris en train de violer une jeune femme inconsciente derrière une benne à ordures au sortir d'une soirée organisée par une fraternité. Malheureusement, en dix ans, les universités ne semblent pas avoir pris les mesures nécessaires pour protéger leurs étudiantes, les accompagner en cas de violences sexistes et sexuelles subies et punir leurs agresseurs.

Un système politique complice 

Si l'affaire des «Cornell 7» fait couler tant d'encre, c'est bien parce qu'au-delà de la violence inouïe dont ont fait preuve les mis en cause, l'université les a protégés. Cinq jours après son agression, Jane Doe s'était rendue au centre de santé du campus pour se faire tester aux IST et s'était confiée sur son état de grande détresse. À ce stade, personne ne lui avait conseillé de recourir à des prélèvements médico-légaux, alors lorsque sept jours plus tard, elle avait finalement décidé d'y recourir, il était trop tard pour relever les traces ADN de ses agresseurs.

Quant à l'administration, elle a exclu deux des coupables et suspendu les cinq autres avant de clore son enquête interne au bout de quelques mois, sans plus de poursuites. Un immobilisme invraisemblable lorsqu'on sait que 35% des étudiantes en licence à Cornell ont déjà subi des contacts sexuels sans consentement, d'après un sondage réalisé par l'université elle-même. «Ces espaces sont dénoncés pour leur sexisme et leur classisme qu'on retrouve dans les plus hautes sphères du pouvoir aux États-Unis, où certaines déviances morales, pourtant de notoriété publique, peuvent être balayées d'un revers de main.»

Au-delà des murs des universités, la justice aussi semble avoir du mal à condamner les étudiants coupables de violences sexuelles au sein des campus états-uniens. En 2015, la clémence dont Brock Turner avait fait l'objet lors de son procès (il n'avait écopé que de six mois de prison et n'en avait purgé que trois) avait offert une illustration concrète de la complaisance des institutions vis-à-vis des fraternités.

«Une partie significative de l'élite dirigeante émane de ce système. Une partie importante des présidents d'université, les juges, gouverneurs, ministres, ont aussi intégré une fraternité pendant leurs études. C'est certainement ce qui explique la rhétorique trop souvent entendue de "l'erreur de jeunesse" ou de la simple "erreur de jugement" lorsqu'on parle d'agressions sexuelles commises par des étudiants sur les campus», note Virginie Adane.

L'émergence d'un contre-pouvoir sur les campus 

L'affaire Cornell pourrait bien faire basculer cette longue tradition d'entre-soi et de protection mutuelle. Alors que l'administration universitaire s'est contentée d'étouffer l'affaire, deux étudiantes en journalisme à Cornell n'ont, pour leur part, jamais cessé de vouloir faire la lumière sur les faits.

Peu après le dépôt de plainte par la victime ce mois de septembre, Cereese Qusba et Sophia Dasser, qui ont enquêté pendant deux ans sur ce viol collectif par soumission chimique, ont décidé de publier leur investigation assortie du nom et de la photo des sept agresseurs en une du Cornell Daily Sun, le journal universitaire. «Le fait que l'identité des violeurs soit relevée par deux étudiantes racisées, qui ont parallèlement toujours veillé à ce que l'identité de la victime soit protégée, indique qu'une bascule s'opère au sein du milieu universitaire. La démarche s'inscrit dans le sillage de MeToo, un mouvement qui avait initialement été lancé par des travailleuses sociales et des personnes minorisées», note Virginie Ardane. Une parole habituellement invisibilisée qui, cet automne, résonne avec une puissance inédite.

Si Donald Trump s'est empressé de défendre les «sept de Cornell» qu'il va jusqu'à ériger au rang de victimes, sur les campus tout comme au sein de l'opinion publique états-unienne et internationale, l'heure est au choc, mais aussi à la quête de justice pour Jane Doe et toutes les autres victimes de VSS. À Cornell, les étudiants protestent depuis plusieurs jours notamment pour demander l'interdiction des fraternités sur les campus. Sur les réseaux sociaux, les hashtags de solidarité #IamJaneDoe se multiplient et une véritable chasse à l'homme numérique s'est engagée pour tenter de retrouver les sept hommes. «Les réseaux sociaux servent de véritable caisse de résonance à la libération d'une parole trop longtemps muselée par les institutions, qui vient démontrer la portée systémique des violences sexistes et sexuelles en milieu universitaire et à l'échelle de la société.»

Face à cette vague d’indignation, l’université a annoncé le 13 octobre l’interdiction des fêtes au sein des fraternités jusqu’à la fin de l’année scolaire ainsi que l’adoption d’une politique de tolérance zéro en cas d’infraction. Reste à espérer que cette affaire servira de détonateur durable pour regarder en face le fléau des violences sexistes et sexuelles envers les femmes et contribuera à mettre fin à l’impunité dont jouissent les membres des fraternités sur les campus.

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