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«L’adieu au journal papier»: retour dans le futur?

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Après avoir, pendant des siècles, rythmé nos vies et notre rapport aux nouvelles du monde, le journal papier tire tranquillement sa révérence de nos maisons. Il se retire sur la pointe des pieds, cédant la place au vacarme de l’ère numérique et à son instantanéité.

Guillaume Pinson, professeur de littérature à l’Université Laval, s’est penché sur l’histoire du journal papier francophone, et y a trouvé des bouleversements qui ont ressemblé, en leur temps, à la révolution numérique actuelle. Il a développé ces parallèles entre deux révolutions, celle d’un journal papier omniprésent à partir du XXe siècle, et celle d’aujourd’hui, dans L’adieu au journal, qui paraît aux éditions du CNRS.

Fatigue mentale et besoin de couper les liens avec l’actualité n’étaient pas étrangers aux consommateurs de journaux des siècles derniers. En 1884, le chroniqueur Octave Mirbeau, qui signait des chroniques dans Le Gaulois, raconte les bienfaits d’un récent « stage de déconnexion » du flux des informations sur le monde.

« Les hommes et les femmes du siècle dernier ont été complètement bouleversés quand ils ont vu le journal arriver, explique Guillaume Pinson en entrevue. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait. Pour eux, le monde a changé en quelques décennies, le monde s’est transformé profondément. »

La distribution massive du journal papier a en son temps rythmé le quotidien. « Il a imposé le rythme de la nouvelle, mais aussi le rythme de l’attention. » À l’inverse, l’autoroute numérique semble abolir le temps d’attente, « elle abolit l’avenir », va jusqu’à dire Guillaume Pinson.

Le chercheur trace aussi un parallèle entre le fabuleux réseau de distribution des journaux papier de l’époque et l’autoroute numérique de l’information sur laquelle on navigue aujourd’hui.

Au-delà des trains et des bateaux, puis des camions et des voitures « qui se chargeaient tous les jours de lourds ballots de papier et les transportaient parfois à l’échelle du globe », certains chemins de fer et certaines lignes navales imprimaient leurs propres journaux gratuits à distribuer à bord.

Guillaume Pinson s’intéresse particulièrement au réseau international des journaux francophones, sur lequel il fait des révélations étonnantes. Ainsi, c’est à New York, et non au Québec, que se publiait un temps le journal francophone le plus important en Amérique, au milieu du XIXe siècle. Des journaux francophones en papier s’imprimaient par ailleurs de Pondichéry, en Inde, à la Louisiane, en passant par la Moldavie.

Aujourd’hui, dans le contexte de l’autoroute numérique, où on passe en un clic d’un contenu en français à un contenu dans une autre langue et vice versa, la langue française ne lui semble pas menacée outre mesure. « Les outils de traduction sont tellement performants, dit-il. On peut imaginer un système finalement où on va sur des sites étrangers ou des réseaux étrangers mais où les contenus sont traduits instantanément. Peut-être qu’on va faire une espèce de retour à des langues maternelles. »

Réactions émotives

Mais l’approche de Pinson est peut-être surtout originale parce qu’elle aborde la consommation d’information par le biais de l’émotion. Ainsi, c’est en exploitant les émotions des lecteurs, dit-il, que les journaux se sont transformés au XXe siècle, avec l’avènement de la chronique, du reportage de terrain et des faits divers.

« À partir de 1900, c’est vraiment une révolution culturelle complète, dit-il. Que ce soit à Montréal ou à Paris, tout le monde a accès à un journal, et c’est ça qui a fondamentalement changé là. C’est sûr qu’il y avait des gazettes au XVIIIe siècle, mais pas dans une ampleur comme celle-là. Il n’y a pas d’équivalent dans l’histoire de l’humanité, que tout le monde soit un peu comme synchronisé culturellement sur un rendez-vous quotidien. »

Il avance d’ailleurs que le malaise ressenti envers l’affluence des informations numériques est entre autres lié à notre difficulté à réguler nos émotions face à l’intensité des stimuli.

« Depuis 20 ans, on est dans une sorte de révolution qui présente des analogies, des éléments comparatifs. On est de nouveau plongés dans une transformation temporelle d’un flux encore plus frénétique. D’une certaine manière, on revit un peu ce qui a déjà été vécu », dit-il, « une sorte de désordre émotionnel et temporel ».

« C’est comme si, aujourd’hui, on était un peu déboussolés sur le plan des émotions. On ne sait pas gérer cette multiplication du flux, cet entrelacement de régimes affectifs contradictoires. Les réseaux sociaux provoquent beaucoup de réactions en direct. Il y a une polarisation accompagnant ce support qui permet une espèce de réaction immédiate à ce qu’on voit. »

Comme on le ressent devant nos écrans, le journal papier permettait d’éprouver de la colère tout en demeurant dans le calme de sa maison privée. « Aujourd’hui, on fait appel à une intelligence cumulative plutôt qu’à une intelligence séquentielle », dit-il.

Dans le cadre de ce genre de transformation, les frontières entre vie publique et vie privée se brouillent. L’âge d’or des journaux de papier a d’ailleurs coïncidé avec l’apparition des journaux intimes. « C’est paradoxal de nous rapprocher d’une certaine manière, mais en même temps de nous couper les uns les autres. »

Guillaume Pinson pense aussi que de nouvelles formes journalistiques vont émerger du chaos présent. « Il y a de la place pour la création, pour de nouvelles idées, des nouvelles manières de faire. C’est ça qui est en train d’être expérimenté aujourd’hui. »

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