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Il y a peut-être trois certitudes à Québec : l’impôt, la mort et les déchirements sur le tramway. Au moment où le plus important chantier de l’histoire de la ville prend son envol, ses adversaires reprennent de la vigueur et tentent à nouveau de mobiliser la population contre l’abattage d’arbres matures en bordure du tracé.
Les feuillus qui campent de part et d’autre du boulevard René-Lévesque continuent de polariser. Selon les estimations actuelles, 250 d’entre eux devront passer sous la lame des tronçonneuses au cours de l’été pour laisser le champ libre au tramway.
« Moi, juste d’imaginer que nous songeons à couper ces arbres-là, ça me scandalise», indique Donald Charette, un adversaire notoire du tramway, qu’il compare à un « désastre » pour la ville de Québec. «S’ils disparaissent, poursuit-il, nous allons nous en mordre les doigts longtemps. Ça me gênerait face à mes enfants et à mes petits-enfants d’avoir été là quand ils coupaient les arbres et de n’avoir rien dit. »
Chorale pour les arbres
Il n’est pas le seul à s’indigner de l’abattage à venir. Depuis un mois, plusieurs voix s’élèvent en chœur pour dénoncer l’« empressement » des autorités à sacrifier ces arbres avant qu’une entente vienne sceller à quelle hauteur Ottawa contribuera à acquitter la facture évaluée, jusqu’ici, à 7,6 milliards de dollars.
À l’Assemblée nationale, Maïté Blanchette-Vézina, la députée de Rimouski nouvellement convertie au Parti conservateur d’Éric Duhaime, a déposé une pétition forte de plus de 10 000 signatures pour exiger un moratoire sur la coupe de ces arbres, en plus de participer, aux côtés de son chef, à une marche pour les protéger.
Le candidat défait à la succession de François Legault, Bernard Drainville, a également sauté dans la mêlée à la fin de sa campagne. « Il fa[ut] sécuriser le financement du fédéral avant de commencer à couper les arbres », avait lancé le député de Lévis le 1er avril dernier. Avant lui, Sylvain Juneau, le maire de Saint-Augustin, une ville limitrophe de Québec, avait déploré une « approche à la fois imprudente et, ultimement, irresponsable » à propos de l’abattage « irréversible » des feuillus.
Et encore la semaine dernière, Paul Mackey, un ancien conseiller municipal à la Ville de Québec décoré du titre d’« urbaniste émérite » en 2022, a organisé une conférence au prestigieux Château Laurier pour mettre en lumière les « zones obscures » du mégachantier.
« Nous allons vivre avec ce tramway pendant 100 ans, a-t-il expliqué au Devoir. Nous n’avons pas vraiment le droit de manquer notre coup et moi, je vois plein d’enjeux qui vont avoir un impact négatif sur la qualité de vie à Québec. »
Après une cuisante défaite électorale aux dernières municipales, le camp des sceptiques et des adversaires du tramway retrouve donc de la vigueur — dans tous les ordres de gouvernement, du municipal jusqu’au fédéral.
« Oui, il y a un regain, observe Donald Charette. Au fur et à mesure que les gens se rendent compte de l’impact réel dans leurs habitudes, ils se réveillent. »
Un levier de mobilisation partisan
Ce sursaut survient au moment où le tramway n’a pourtant jamais semblé autant sur les rails. Le maître d’œuvre de TramCité, CDPQ Infra, s’apprête à entamer un processus de conception d’une durée de 14 mois avec deux consortiums ; le gouvernement québécois se range maintenant derrière la livraison du réseau structurant après des années où le mot « tramway » peinait à sortir de la bouche de la ministre des Transports en public.
La valeur du financement fédéral demeure à confirmer, mais le lieutenant de Mark Carney au Québec, le ministre Joël Lightbound, répète qu’Ottawa pourrait majorer sa participation initiale en fonction de la contribution que la Caisse de dépôt apportera pour financer le tramway.
« Nous sommes là depuis le jour 1, en 2018, répliquait-il à Pierre Paul-Hus, député conservateur de Charlesbourg, le 26 mars dernier à la Chambre des communes. Nous versons 1,44 milliard de dollars, avec une enveloppe de 25 milliards de dollars pour les 10 prochaines années, dont 13 milliards de dollars en infrastructure. »
Le tramway, l’enjeu au cœur des deux dernières campagnes électorales remportées par Bruno Marchand, continue néanmoins de soulever une vive contestation, même si tous les « signaux sont au vert », selon CDPQ Infra.
« C’est normal, croit Philippe Dubois, professeur adjoint en communication et en gouvernance à l’École nationale d’administration publique. En démocratie, les partis d’opposition ne feraient pas leur travail s’ils n’étaient pas le relais des enjeux de leur communauté — et dans la population, il y a des gens qui sont contre un mégachantier comme TramCité. »
Il constate toutefois qu’à ce stade, même s’« il n’y a rien d’impossible en politique », ce serait étonnant que « la pâte à dents soit remise dans le tube ».
« Ça demeure toutefois un outil de mobilisation important, souligne M. Dubois. C’est un enjeu qui parle à tout le monde parce que tout le monde a une opinion sur le transport. C’est un levier clairement identifié par les machines politiques pour aller atteindre certains segments de l’électorat qui sont contre, que ceux-ci soient concernés ou non par le projet, qu’ils habitent ou non dans la ville de Québec. »
« Dépolitiser » les grands chantiers
L’administration de Bruno Marchand présente le tramway comme une des solutions à envisager pour éviter la congestion qu’entraînera l’arrivée de 100 000 nouvelles personnes d’ici 2041. « Il y aura toujours des gens pour nous confronter, c’est la politique », a-t-il indiqué mercredi dernier au terme d’une rencontre avec la nouvelle première ministre, Christine Fréchette, où il a évoqué l’importance de sortir les grands chantiers de transport de l’arène partisane.
« Si nous étions capables de dépolitiser nos grands projets et de dire voici : “Comment nous allons investir sur les 15 ou 20 prochaines années, nous allons attirer des entreprises ici, donc de la concurrence dont nous allons bénéficier en matière de prix.” […] Nous devons arrêter, a-t-il exposé, d’y aller au compte-gouttes. »
Dans la capitale nationale, toutefois, les adversaires du tramway dans sa forme actuelle n’en démordent pas : selon eux, la Ville « camoufle de l’information » à la population de façon que cette dernière ne mesure pas encore pleinement « la catastrophe » à venir.
« C’est inconcevable que la Ville mène le projet le plus important de son histoire en tenant les citoyens dans le noir, dans l’ignorance de ce qui s’en vient, déplore Paul Mackey. Il me semble que c’est une question de respect des gens. »
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