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« Devant elle se trouve une flaque de formes ovoïdes qui émergent du marbre blanc. S’étendent des érections incarnées, un amas multiple de boursouflures point d’un voile fendu. Le cocon s’écarte pour permettre une éclosion qui traverse une peau élastique, une force de vie monstrueuse s’infiltre et troue les parois, germe d’une peau lisse et blanche, d’un voile drapé qui rappelle les statuaires anciennes. Des lentes, des larves se déprennent de pulpes rondes, de pores bloqués. L’une des créatures est blottie dans un nid de chair briochée, sa tête ronde abandonnée dans sa solitude. D’autres organes sont prêts à éclore pour former avec elles un ensemble de choses immondes, purulences, abcès, petites têtes répugnantes… »
C’est dans ces mots qu’Alice, professeure d’histoire de l’art à l’université, décrit les signaux sensoriels et émotionnels qu’elle reçoit lorsqu’elle se trouve pour la première fois devant CUMUL I, une œuvre hybride en marbre blanc et en bois de la sculptrice Louise Bourgeois, faite d’excroissances sphériques « à l’aspect biomorphique et sensuel ».
En visite à Paris à l’invitation d’un étudiant qui souhaite faire de cette sculpture le sujet de sa thèse de doctorat, Alice est rongée par des pensées envahissantes qui émergent, prennent de l’expansion, se transforment et lui échappent, ne lui laissant qu’un sentiment de culpabilité tenace et aliénant. Pourquoi a-t-elle donné une note de B au travail de son étudiant ? Pourquoi ce dernier l’a-t-il choisie pour diriger sa thèse, alors qu’elle s’intéresse plutôt aux peintres paysagistes ? Quels mécanismes de coercition sont en place dans leur relation ? Quelle parole aurait-elle pu prononcer en classe ou avec ses collègues qui viendrait justifier leurs jugements ou son rejet ? Que lui arrivera-t-il si les rapports gouvernementaux commandés sur les personnes trans la privent de l’accès à ses timbres d’œstrogène ? Quel geste atroce s’apprête-t-elle à commettre ?
Dans son nouveau roman, également intitulé CUMUL I, publié simultanément au Québec chez Héliotrope et en France chez Grasset, l’écrivaine Kev Lambert donne à lire un flux de conscience, un monologue de pensée épuisé par un état constant de vigilance, d’anxiété et de culpabilité, avec tout ce qu’il comporte de chaos, d’incohérences, de souffrances et d’authenticité.
Ce court récit, écrit à l’initiative du Centre Pompidou, en France, fait partie de la collection Un seul art des éditions Grasset, inaugurée par Dany Laferrière avec Grand Intérieur rouge en 2025. Le musée, fermé pendant cinq ans pour travaux, a eu l’idée de demander à dix auteurs et autrices d’imaginer un récit à partir d’une des œuvres phares de ses collections.
Les limites du langage
Lorsqu’on lui a proposé d’entrer en dialogue avec la sculpture de Louise Bourgeois, Kev Lambert a tout de suite su que le mariage était parfait. « Je n’ai pas demandé à voir d’autres œuvres, raconte la romancière autour d’une tisane. Le premier contact a été très fort. » Le Centre Pompidou n’a imposé aucune contrainte aux écrivains participants. Ces derniers n’avaient donc aucune obligation de mentionner l’œuvre dans leur livre. Ils étaient libres de s’inspirer seulement de sa forme et de son thème. « Mais j’ai choisi de la mettre en scène parce que moi, je ne pouvais pas la voir en vrai. Elle était enfermée dans un entrepôt. Je trouvais donc intéressant d’imaginer un personnage qui se trouvait face à un objet aussi indescriptible, et d’essayer de décrire ce qu’il ressentait que je n’ai pas pu ressentir. »
Kev Lambert a l’habitude de laisser d’autres artistes, écrivains et formes d’art traverser et transformer son écriture. Ses romans précédents ont notamment été inspirés par le fond et la forme de Querelle de Brest, de Jean Genet, de l’œuvre de Marie-Claire Blais et du jeu vidéo Zelda.
Cette fois, pourtant, le défi était de taille. Comment, en effet, écrire à partir de ce qui relève de l’indicible, de ce qui « perce à travers rêves et cauchemars pour s’échouer sur les rives du langage » ?
« Ma première impression en voyant la sculpture en était une d’ambiguïté. Qu’est-ce que c’est que ça ? Est-ce que c’est vivant ou non ? Est-ce que c’est minéral ou non ? J’ai perçu des choses qui naissent, des cocons, des créatures, presque une maladie. Ça pouvait tant relever de l’évolution, comme un cocon qui se transforme en papillon, que de la maladie purulente. Il y avait une espèce d’ambivalence. Je trouvais intéressante cette idée de naissance plurielle, qui ressemble aussi à une marmite qui bouillonne. Pour moi, ça faisait référence à une image de la pensée, surtout les pensées intrusives, qu’on ne souhaite pas avoir, qu’on chasse et qui reviennent toujours au galop. Je trouvais intéressant de faire ce parallèle par la forme de mon texte. »
L’écrivaine s’est également inspirée du rapport de Louise Bourgeois avec la psychanalyse, dont elle a illustré au second degré certains concepts dans plusieurs de ses œuvres. « Elle a fait de la thérapie psychanalytique presque toute sa vie. Elle en a tiré des notes qui ont été publiées et qui m’ont beaucoup inspirée. Son inconscient révèle une femme rongée par une culpabilité, un sentiment de honte, une colère constamment ravalée. Puis, parfois, elle avait des passages à l’acte complètement excessifs, destructeurs, qui rappellent les crises de colère de la petite enfance. La structure psychanalytique d’Alice est donc très inspirée de certains éléments de la psychologie de Louise Bourgeois. » L’autrice a également puisé dans un texte de Freud intitulé L’homme aux rats, dans lequel il parle de la névrose obsessionnelle et des pensées envahissantes.
Ignorer sa voix intérieure
Alice, rongée par une colère refoulée depuis l’enfance qui suscite tant la peur que la honte dans son inconscient, craignant à tout moment le geste intempestif de trop qui trahirait ses pulsions, décortique chacun de ses gestes, même les plus anodins, même les plus bienveillants. Elle met constamment en doute sa personne et ses décisions, tord ses souvenirs et la réalité pour mieux soutenir son narratif dégradant nourri par des années à vivre une identité, un corps qui n’étaient pas les siens.
À travers son personnage, Kev Lambert pose une question fondamentale : la pensée est-elle une traîtresse ou une alliée ? « Je pense qu’il faut se méfier d’une pensée qui ne serait construite qu’à partir de la raison et de l’intelligence. Paradoxalement, il faut arriver à trouver une manière de réfléchir sans la pensée. C’est du moins mon idéal. J’essaie en tout cas de me méfier d’un certain mode discursif qui existe dans ma tête, des phrases qui surgissent à tout moment que j’ai passé des années à essayer d’interpréter. C’est le travail d’une vie. J’effectue des exercices pour apprendre à ignorer cette voix. C’est la seule façon de trouver le sens de ma vie, de permettre à ce que je suis, ce que je désire, ce que je ressens réellement d’émerger. »
C’est peut-être sous cet aspect que la résonance avec la sculpture de Louise Bourgeois est la plus forte. Car CUMUL I est avant tout une œuvre qui se ressent, qui parle aux émotions plus qu’à la tête, qu’il faut accueillir pour en saisir toute la puissance, par ce qu’elle suscite de pulsionnel en nous. Un exploit, en somme, qu’accomplit aussi Kev Lambert, qui parvient, presque miraculeusement, à faire un pied de nez aux pièges du langage. Brillant.


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