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Debout sur la scène du grand amphithéâtre Richelieu, dans l’enceinte historique de la Sorbonne, Kev Lambert entame sa présentation en revenant sur la genèse de ses principaux romans. Elle passe rapidement aux questions, sans s’attarder sur sa biographie : son auditoire l’a déjà longuement étudiée.
Face à la Québécoise, sur les bancs de bois — notoirement inconfortables — de l’amphithéâtre, 300 étudiants en littérature se préparent à la cribler de questions, composées à l’avance avec leurs enseignants. Inscrits à un cours obligatoire pour l’obtention de leur licence, l’équivalent français du baccalauréat, ils se penchent depuis trois mois déjà sur Querelle de Roberval, premier succès de l’autrice en France, qui y a ensuite gagné un prix Médicis pour Que notre joie demeure, en 2023.
« Le roman a servi de base à notre cours d’analyse de discours », précise l’universitaire Edoardo Cagnan, le maître de conférences responsable du cours. « Le but est d’analyser l’utilisation subjective de la langue dans le texte, en utilisant beaucoup de notions de sociologie. »
Avec son récit ancré dans la lutte syndicale et sa narration à plusieurs voix, explique l’universitaire, Querelle de Roberval constituait un socle pour l’examen sur ces sujets. En marge des cours magistraux, les étudiants se sont réunis chaque semaine pour analyser le texte en petit comité, sous la supervision de cinq chargés de cours.
Pour les étudiants français, inévitablement, le cours a aussi été une introduction à la littérature québécoise. « Pendant les deux premières séances, on a beaucoup parlé de la société et de la scène littéraire québécoises, pour donner des clés de lecture aux étudiants », raconte Mathilde Vallières, la seule chargée de cours impliquée à être originaire du Québec. La chercheuse raconte avoir éclairé plusieurs fois ses étudiants, autant sur le contexte politique du Québec que sur des éléments futiles, comme le « hot chicken ».
« Jusqu’ici, on nous avait surtout présenté des auteurs français bien classiques », admet Emma Delage-Souriau, une étudiante. « On n’est pas habitués à lire des œuvres aussi crues, forcément ça crée un peu de réflexions », poursuit l’étudiante, en référence aux scènes de sexe qui ont choqué une partie du groupe.
Références différentes
Devant son auditoire, Kev Lambert résume elle aussi quelques concepts québécois, comme le « Printemps érable » et le cégep. Milieu universitaire oblige, l’écrivaine aborde longuement les auteurs qui l’ont inspirée dans son écriture. « J’aime bien afficher, revendiquer, reconnaître mes influences, parce que j’aime parler de la littérature des autres », reconnaît l’autrice, qui revendique une vision « très cérébrale » de la littérature.
Si Kev Lambert affirme avoir trouvé son inspiration en partie chez des auteurs québécois, la plupart des étudiants articulent leurs questions autour de références plutôt européennes : Boris Vian, Vladimir Nabokov, Jean Genet… « Chacun arrive avec sa bibliothèque personnelle pour analyser une œuvre, et c’est ben correct », avance l’autrice en entrevue avec Le Devoir, qui ne pense pas que cette variation influe sur la « qualité » de la lecture. « De toute façon, mes références sont plurielles », dit-elle en citant Querelle de Brest, le livre de Jean Genet, qui a inspiré le titre et plusieurs passages de son œuvre.
« Lire un livre, c’est un peu comme manger un plat au restaurant. On peut essayer de comprendre quelle a été la démarche en cuisine, mais on peut aussi juste apprécier le goût », illustre-t-elle.
À l’instigation d’une chargée de cours, une étudiante pose quand même une question sur l’autrice québécoise Marie-Claire Blais. Kev Lambert saisit l’occasion et s’étend longuement sur la romancière québécoise, qu’elle considère comme l’une de ses modèles et qui a remporté le prix Médicis bien avant elle, en 1966. « Il ne faut pas que je pleure », lance l’autrice, émotive, après quelques instants suspendus.
Légitimité didactique
Il est de plus en plus courant de voir s’immiscer des œuvres québécoises dans le parcours scolaire français, et ce, à tous les niveaux. Il y a trois ans, le recueil Mes forêts, de la poète Hélène Dorion, a été mis au programme du baccalauréat, sorte d’« examen du ministère » passé par plus de 700 000 finissants du lycée chaque année.
L’an dernier, le poète Gaston Miron s’est aussi retrouvé à l’étude du concours de l’agrégation de lettres, passé par de futurs chercheurs après de longs mois d’étude approfondie. « Comme ce genre de concours à grande échelle n’existe pas au Québec, c’est difficile d’imaginer la symbolique et l’impact que ça a sur une génération d’universitaires et d’enseignants », explique au Devoir Anne-Isabelle Tremblay, responsable de la bibliothèque d’études québécoises Gaston-Miron.
« Dans l’étude des littératures francophones, la littérature québécoise forme un corpus intéressant parce qu’il y a beaucoup de maisons d’édition propres au Québec, contrairement aux littératures africaines ou caribéennes, qui passent encore beaucoup par des maisons d’édition parisiennes », note Edoardo Cagnan. Cette autonomie accorde une liberté particulière aux auteurs québécois, explique le chercheur, dans les choix de sujets et dans la langue.
« Il y a un rapport avec la littérature québécoise qui est de moins en moins néocolonial », affirme Myriam Suchet, spécialiste des littératures francophones et québécoise à la Sorbonne Nouvelle. Pour pénétrer le marché français, il demeure toutefois plus facile de passer par des maisons d’édition françaises ou présentes en France, comme l’a fait Kev Lambert.
Impérialisme
Dans l’amphithéâtre, ce rapport à la littérature québécoise suscite plusieurs questions de la part des étudiants, qui ont lu une « traduction » en « français de France » du livre de Kev Lambert, renommé simplement Querelle. « Ça aurait été intéressant d’avoir la version originale », déplore une étudiante, Élise Garat.
« Mon éditeur m’a indiqué les passages qui pouvaient être mal compris, et je suis repassée dessus en trouvant des expressions plausibles dans la bouche de mes personnages du Lac-Saint-Jean, mais compréhensibles par les Français. »
Depuis Querelle de Roberval, en revanche, Kev Lambert n’a adapté aucun de ses romans en France. « Dans certains, comme Que notre joie demeure, c’était moins nécessaire parce que mes personnages venaient d’un milieu plus bourgeois, donc parlaient un français plus normatif », explique l’autrice.
Mais pour Les sentiers de neige, qui se passe, comme Querelle, au Lac-Saint-Jean, Lambert a choisi de présenter son écriture telle quelle aux Français. « L’adaptation était nécessaire pour mon premier livre parce que je n’étais pas encore connue en France. Mais maintenant, je fais le pari qu’il y a des gens qui me suivent déjà et que les nouveaux lecteurs vont être plus ouverts à mon style d’écriture. »
Interrogée par un étudiant pendant son exposé, Kev Lambert se fait plus ferme. « Cet enjeu-là, de différence linguistique, est quand même lié à une forme d’impérialisme, soutient l’autrice. Beaucoup de Français croient encore que leur français est le bon et que les autres français ne sont que des variations du leur, ce qui n’a aucune valeur d’un point de vue scientifique. »
« Il y a encore cette hiérarchie-là, et mon but, c’est de la renverser », affirme finalement Kev Lambert dans une envolée. Applaudissements soutenus dans la salle, non seulement de la part des quelques Québécois présents, mais de l’ensemble du grand amphithéâtre.
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