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Installée dans un café du Plateau Mont-Royal, Jennifer Alleyn constate à quel point son nouveau long métrage, Kaïros, qui sera présenté jeudi en clôture des Rendez-vous Québec cinéma (RVQC), se distingue de ses projets précédents par l’ampleur de sa production. « Pour la première fois, j’ai eu la chance d’organiser des séances de répétition avec les comédiens et de tourner des images de Montréal la nuit d’une qualité extraordinaire, à l’aide de drones », souligne-t-elle d’emblée.
Paradoxalement, ce nouveau film, financé par la SODEC, comparativement à ses précédents (L’atelier de mon père, Impetus), qui avaient été produits à partir de minces budgets des conseils des arts, est peut-être celui qui la rapproche le plus d’elle-même, de ce qu’elle a toujours voulu explorer. À savoir ce qu’il peut advenir lorsqu’on tend la main à l’« autre », à celui qui vient d’ailleurs, ou tout simplement à celui que l’on aperçoit, derrière sa fenêtre éclairée, en se baladant la nuit.
Après Impetus, dont le titre était aussi en grec et signifiait l’« élan » (d’inspiration, de créativité), Kaïros renvoie au « moment opportun, à l’idée de saisir ce qui passe et qui ne revient pas », explique la cinéaste. Ainsi, une occasion se présente d’abord au protagoniste. Emmanuel Schwartz, dans la peau d’un homonyme qui ressemble à son propre rôle, celui d’un comédien quelque peu désabusé qui peine à boucler ses fins de mois, se fait offrir un emploi inusité qu’il hésite d’abord à accepter : celui d’animer une émission de radio nocturne, une ligne ouverte sur la philosophie.
D’abord timides, les auditeurs qui appellent se révèlent beaucoup plus nombreux que l’animateur ne l’avait anticipé. Ces derniers finissent par s’emparer des sujets de l’émission pour se livrer sur leurs parcours, et plusieurs se révèlent être de nouveaux arrivants, dont les témoignages bouleversent Emmanuel.
Du « cinéma du réel »
Nos lecteurs nés après l’an 2000 ne s’en souviendront peut-être pas, mais Jennifer Alleyn était de la 8e saison (1991-1992) de la feue émission à succès de Radio-Canada, La course destination monde (1988-1999). Cette émission a révélé des figures phares du cinéma et des médias d’ici, dont Denis Villeneuve, Patrick Masbourian, Marie-Julie Dallaire ou Ricardo Trogi. Alleyn a également pris part au film collectif Cosmos (1996), une initiative du producteur Roger Frappier primée à Cannes, rassemblant cinq autres cinéastes, dont Marie-Julie Dallaire et Jean-Marc Vallée.
« J’ai l’impression d’avoir en quelque sorte bouclé la boucle depuis ma participation à La course avec ce dernier film », soutient Alleyn. D’une part, tant son passage à cette émission que ses projets suivants ont été traversés d’une manière ou d’une autre par cette grande question de la rencontre de l’autre, de la curiosité à l’égard d’autres cultures. Une sensibilité qu’elle partage d’ailleurs avec bien des cinéastes québécois ayant émergé dans les années 1990. Philippe Falardeau en est peut-être l’exemple le plus flagrant, quoique leurs démarches diffèrent grandement.
D’autre part, même si Kaïros demeure son film « le plus fictif, le plus classique dans sa facture », observe la réalisatrice, il reste guidé par son envie de s’inscrire dans ce qu’elle appelle le « cinéma du réel », qu’elle distingue du documentaire.
Faire communauté
Ici aussi, « une portion de réel s’est glissée dans la fiction ». Les appels qu’Emmanuel reçoit en studio sont en fait de véritables témoignages que Jennifer Alleyn a récoltés lorsqu’elle préparait Le catalogue des traces, un projet d’installation conçue dans le cadre du Symposium international d’art contemporain de Baie-Saint-Paul. L’artiste avait invité des personnes nouvellement installées au Québec à lui raconter une histoire sur un objet précieux qu’elles avaient dû laisser derrière elles en arrivant ici. La salle qui lui était allouée pour l’occasion lui permettait ensuite d’entreposer des objets inspirés de ceux-ci, offerts par des habitants des environs.
Ancrée dans cette même volonté de faire communauté, ses scènes d’émission de radio se voulaient un hommage à Bob Fass, animateur américain qui a été presque toute sa vie à la barre de Radio Unnameable, mythique ligne ouverte nocturne à New York. Emmanuel Schwartz a été selon elle d’une virtuosité à son image, pendant les cinq jours de tournage de ces scènes, où il a incarné toute l’aisance et l’authenticité de ce personnage qui se découvrait animateur.
Elle évoque du même souffle le lien qui l’unit au comédien, qui a joué dans Impetus, puis dans son court métrage Hôtel chancelant. Le comédien y lisait un poème de Patrice Desbiens. « C’est la voix d’Emmanuel qui m’a convaincue d’aborder frontalement la radio », raconte-t-elle. Sa voix, et le fait qu’un premier janvier, « il y a quelques années, il m’a envoyé un texto m’invitant à relancer notre collaboration ». « Il disait quelque chose comme : “J’écoute un balado sur des philosophes existentialistes et je pense à toi. Je pense qu’on n’a peut-être pas fini [de travailler ensemble].” J’ai été très touchée. J’espère encore tourner avec lui. »
Kaïros sera présenté aux Rendez-vous Québec Cinéma, à Montréal, le 30 avril, et prendra l’affiche le 15 mai.


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