Plus de 40 ans après la découverte de l’empreinte génétique, l’ADN garde une place de choix dans les enquêtes de police et de gendarmerie. La mal nommée « reine des preuves » a connu d’importantes avancées technologiques, que les experts comptent poursuivre.

Aurélien Poivret - Aujourd'hui à 06:45 | mis à jour aujourd'hui à 07:53 - Temps de lecture :

Au sein de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, en 2017. Photo d'illustration Sipa / Witt Au sein de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale, en 2017. Photo d'illustration Sipa / Witt

Elle a 37 ans, un doctorat en poche sur « l’étude du microbiome appliquée à la criminalistique », et c’est elle qui incarne l’avenir de l’ADN dans les enquêtes. Bretonne d’origine, la cheffe d’escadron Audrey Gouello dirige le département d’analyse génétique de l’IRCGN (Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale), à Pontoise (Val-d’Oise), le grand laboratoire des gendarmes. Ici, ce sont plus de 200 000 échantillons qui sont analysés chaque année. Signe que l’ADN est entré dans le quotidien des enquêteurs. Au sein de la gendarmerie, chaque brigade dispose d’ailleurs de techniciens en investigation criminelle « de proximité ».

La technique s’est largement développée depuis la découverte de l’empreinte génétique, en 1984, et la création des premiers tests dans les années 1990. « À cette époque, on avait des kits avec 10 marqueurs génétiques, rappelle Audrey Gouello. Puis 15 marqueurs dans les années 2000, puis 21 marqueurs à partir de 2012, et depuis 2020 il y a des kits avec 27 marqueurs. Plus les technologies progressent, et plus on est précis. » Outre la baisse des coûts, la qualité des analyses s’est aussi renforcée dans l’analyse des traces retrouvées sur une scène de crime ou de délit, et dans l’identification d’une personne. « Avec l’avènement des nouvelles technologies de séquençage, on peut maintenant travailler sur des portraits-robots génétiques, développe la cheffe d’escadron. On peut déterminer l’origine ethno-géographique d’un individu, ou ses caractères phénotypiques extérieurs : couleur des yeux, des cheveux… »

« On est encore à l’âge de pierre » de cette technologie

À Bordeaux, le laboratoire du P Christian Doutremepuich a été l’un des pionniers de l’ADN en matière criminelle, qu’il a commencé à étudier dès 1996. Trente ans plus tard, la démocratisation de la technique ne l’étonne pas. « On s’attendait à ce que cette analyse se développe. Mais « on est encore à l’âge de pierre » de cette technologie, prévient-il en évoquant l’arrivée prochaine de « séquenceurs de nouvelle génération » et de « travail sur les mutations ponctuelles » des gènes. Insistant sur l’importance de la « qualité » du travail à fournir à la justice, le P Doutremepuich rappelle que la science n’est pas là pour se prononcer sur la culpabilité. « C’est une notion qui appartient aux magistrats, dit-il. Le laboratoire analyse des traces, dit si une personne était là ou s’il y a eu un contact. Mais on ne peut pas aller plus loin. »

« L’ADN n’est qu’un des éléments de l’enquête qui va permettre sa résolution », abonde Audrey Gouello, qui n’est pas cliente de l’expression « reine des preuves ». « Ce n’est pas forcément l’ADN qui va donner la solution », développe la scientifique de la gendarmerie, pour qui il faut « recontextualiser le résultat dans l’affaire », au vu des autres indices. Témoignages, images vidéo, SMS, géolocalisation d’un téléphone: les enquêteurs explorent toutes les pistes.

Cette prudence, l’avocat Vincent Brengarth aimerait malgré tout la voir plus présente devant les cours d’assises. Le pénaliste parisien, qui intervient souvent en défense, estime qu’au moment du procès, « on accepte pas de questionner suffisamment l’ADN ». Lui-même a travaillé sur cette problématique dans l’affaire de l’attentat de Magnanville, dans lequel son client, Mohamed Lamine Aberouz, a été reconnu coupable de complicité, notamment sur la base d’une trace ADN retrouvée sur la scène de crime où il assure n’être jamais allé - il a formé un pourvoi en cassation après sa condamnation à la perpétuité.

« La science n’est pas infaillible »

« Je peux avoir touché un stylo quelques secondes, mis mon ADN dessus, ça ne fait pas de moi son propriétaire », affirme M e Brengarth. S’il reconnaît que la technologie a permis « la révélation de responsabilités », notamment dans les cols cases, il regrette que l’ADN « conforte des biais de poursuite » de l’accusation, au détriment selon lui de la rigueur scientifique. « C’est dommageable car il en résulte des erreurs sur l’interprétation de l’ADN », dit-il, pointant un manque de formation des magistrats, « pas assez au fait de la technicité » de la génétique. « La science n’est pas infaillible », rappelle-t-il et à l’audience, « c’est à la défense de nourrir ces interrogations ».

En relevant des traces ADN de plus en plus fines, la science finit-elle par poser plus de questions que de donner de réponses aux enquêteurs ? A Pontoise, la cheffe d’escadron poursuit ses recherches pour plus de rapidité, plus de sensibilité dans les analyses. Elle travaille actuellement sur la prochaine possibilité d’identifier certains fluides corporels qui ont laissé une trace ADN sur un objet (fluide vaginal ou salive par exemple), ou encore «la mise la mise en évidence de traces de contact, voire la datation de ces traces». Des éléments qui peuvent s’avérer capitaux dans une enquête. Mais Audrey Gouello prévient : l’ADN ne pourra jamais dire : “Mr X a violé Mme  Y, ou Mr X a tué Mme  Y.” »

À Crans-Montana, l’ADN pour identifier les victimes

En raison de l’état de dégradation avancé des corps, l’ADN a été largement utilisé par les autorités suisses dans l’identification des quarante victimes tuées dans l’incendie du bar Le Constellation, survenu dans la nuit de Nouvel an à Crans-Montana.

« La structure suisse qui identifie les victimes de catastrophes est composée de policiers scientifiques, enquêteurs, mais également de médecins légistes et de dentistes », a expliqué Pierre-Antoine Lengen, chef de la police judiciaire valaisanne, soulignant que « dans le domaine de l’identification des victimes, aucune erreur n’est permise : nous nous devons de rendre aux familles la bonne dépouille ».

C’est alors le protocole international DVI ( Disaster victim identification ) qui s’applique. Les tests ADN visent à comparer les profils génétiques recueillis sur place avec ceux recueillis auprès des proches des disparus. Mais d’autres éléments entrent également en jeu, comme les effets personnels retrouvés sur place, les empreintes digitales ou dentaires, données médicales. L’institut de recherche criminologique de la gendarmerie nationale française avait fait une offre de service pour apporter son concours à la Suisse dans ce travail, mais il n’a pas été activé.

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