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Jours d’hiver

5 month_ago 24

         

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Ah ! Comme la neige a neigé ! Les vitres de l’auto sont un champ de givre que je laboure à grands coups de grattoir. Et tous les étangs gisent gelés ? La belle affaire ! « Skate, skate, patine !… » comme disait coach Mercier dans Lance et compte.

Au parc municipal, le joyeux crissement des lames mêlé au choc sonore des pucks percutant la bande montait des patinoires extérieures. La porte qui grince, la chaude atmosphère de coude-à-coude du vestiaire. Avec des jeunes assez grands pour attacher leurs patins tout seuls, qu’est-ce que je pourrais bien demander de plus pour faire mon bonheur ?

Le Canadien au cinquième rang du classement général, talonnant les Hurricanes en tête de l’Association de l’Est ? Coche. La Flanelle qui bat les champions de la Coupe Stanley grâce à deux buts de Suzuki, dont un en prolongation ? Coche.

D’épiques matchs de football pour égayer les longues soirées, avec des Seahawks qui marquent trois convertis de deux points d’affilée pour finir par coiffer les Rams en temps supplémentaire ? Des Bears qui réussissent leur botté court et qui, rendus en prolongation, terrassent l’atavique rival du Wisconsin à l’aide d’une bombe dans les buts ? Et que dire de ce Steelers-Ravens sans lendemain où ses deux futurs membres du Temple de la renommée s’échangent des paires de touchés sur de longues passes au quatrième quart, avant de voir une transformation foireuse et un placement raté de 44 verges décider de l’issue du match ? Péripéties « à la mesure de nerfs de géants », comme disait ce cher Malcolm Lowry. Et coche.

Devant le « sinistre frisson des choses », on peut toujours cultiver son âme noire comme la neige d’un certain romancier. Je préfère m’intéresser aux raquettes de ping-pong et aux gants de boxe qui, cette année, ont atterri sous notre sapin.

Le tennis de table semble faire l’unanimité. Fille, gars, femme, homme, pépé : aux deux bouts de la table se succèdent les générations. Plus inclusif que ça, tu joues aux poches. Ping ! fait la raquette. Pong ! fait la table. Et la petite balle smashée se retrouve à danser parmi les boules dans les branches du sapin.

Promu sport olympique aux Jeux de Séoul (1988), ce loisir extrêmement démocratique aurait vu le jour dans un club de l’Angleterre victorienne à la fin du XIXe siècle. Pour transposer le tennis sur une table londonienne fréquentée par la meilleure société, on utilisa d’abord un bouchon de champagne en guise de balle et une boîte à cigares comme raquette.

Dans sa version moderne, avec des gants, des reprises entrecoupées de minutes de repos, l’interdiction de frapper un adversaire au sol et l’élimination progressive des combats « au finish », qui pouvaient s’étirer pendant des heures, la boxe dite anglaise est apparue vers la même époque.

Au cours du siècle suivant, elle serait célébrée par des écrivains et des intellectuels aussi différents que Louis Hémon, Hemingway, Mailer, Joyce Carol Oates et Pierre Falardeau. Sartre y voyait, paraît-il, le sport existentialiste par excellence, où l’action précède l’essence. Mais entre lui et le youtubeur Jake Paul, mégastar du Web descendue dans l’arène de la boxe professionnelle comme si le ring était l’ultime scène de l’Âge du Tout-au-Showbiz, la distance, d’un capital symbolique à l’autre, est-elle vraiment si grande ? D’accord, Jake Paul n’a pas écrit L’être et le néant. Mais à combien d’exemplaires serait tiré La nausée aujourd’hui ? Paul, lui, a 20 millions d’abonnés…

Et veut, veut pas, c’est avec lui et son gala de boxe autoproduit et diffusé par Netflix que, le vendredi 19 décembre, nous avons inauguré nos vacances des Fêtes. Le youtubeur étant, à travers sa société Most Valuable Promotions (MVP), l’organisateur de ses propres combats, on a souvent reproché à ce génie du marketing de mousser sa carrière pugilistique sur le dos d’une douteuse série d’adversaires pigés dans des disciplines moins prisées des puristes (arts martiaux mixtes, combats extrêmes) ou alors vieillissants, tel ce Mike Tyson de 58 ans que Paul, à l’occasion d’une enflure publicitaire qualifiée de « combat du siècle » à l’automne 2024, battit poliment aux points devant un auditoire planétaire. À quand des marchettes sur le ring ?

Nul doute que le coloré barbu ait voulu faire mentir cette réputation en défiant, cette fois, Anthony Joshua, un ancien champion des lourds, dans la fleur à peine fanée de l’âge à 36 ans. La disproportion de leurs attributs physiques était spectaculaire en soi, le vidéaste-influenceur concédant à son rival, en plus d’une tête, 30 livres et 15 cm de portée. Joshua ressemblait à un athlète, Paul, à votre cousin en bermuda au bord de la piscine.

Et quel massacre ce fut ! C’était la première fois que je voyais un boxeur se jeter dans les jambes de son adversaire et les enlacer en perdant l’équilibre, comme un manant implorant la grâce de son roi. On en était gêné, mais, en même temps, quel courage ! Alors qu’il accordait une entrevue sur le ring juste après le combat, Jake s’est excusé de son débit laborieux, puis, en crachant du sang, il a replacé sa mâchoire fracturée et grimacé un sourire, avant de poursuivre… Un nouveau Rocky était né.

Au département du courage, mention spéciale à Leïla Beaudoin, née dans le Témiscouata. Personne ne lui accordait la moindre chance contre la championne du monde, l’Américaine Alycia Baumgardner. Elle s’est accrochée et a vendu chèrement sa peau.

Le dernier jour des vacances, pour bien profiter de la neige avant le redoux, j’ai raquetté jusqu’à la cabane en tirant mon traîneau. Ne pleurez plus, oiseaux de janvier ! ai-je lancé aux mésanges et aux sittelles dont je remplissais la petite mangeoire.

En redescendant la montagne, j’ai balancé sac à dos et raquettes dans le traîneau et j’ai poussé ce dernier comme un bobeur son bobsleigh avant de sauter à bord. Il a pris de la vitesse. La forêt défilait, l’air glacé me sifflait aux oreilles. J’ai foncé vers le premier virage en cherchant un frein ou un gouvernail. Et le spasme de vivre ? C’est le plaisir que j’ai.

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