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Jeu d’équilibre

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Le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, reproche à son homologue fédéral, Mark Carney, de « récompenser le mauvais comportement » en s’agenouillant devant l’Alberta et ses demandes incessantes pour faciliter la construction d’un nouveau pipeline vers la côte du Pacifique. Le Canada, dit-il, ne peut pas fonctionner si les premiers ministres « séparatistes » attirent toute l’attention d’Ottawa alors que des provinces comme la sienne souhaitent aussi faire avancer leurs grands projets sans pour autant abandonner leurs ambitions en matière de réduction des gaz à effet de serre.

De passage cette semaine à Vancouver, M. Carney, qui n’est pourtant pas du genre à s’emporter facilement, s’est montré quelque peu irrité par les propos de M. Eby. « Nous ne voulons pas entendre ce à quoi les gens s’opposent, nous voulons entendre ce qu’ils soutiennent, a-t-il affirmé devant les gens d’affaires de la métropole britanno-colombienne. Si les choses bloquent [en Colombie-Britannique], nous passerons plus de temps ailleurs au pays, parce que nous devons aller de l’avant. »

Le projet de pipeline que revendique la première ministre albertaine était déjà la priorité du gouvernement de M. Carney avant l’annonce par Danielle Smith de la tenue d’un référendum sur la place de sa province au sein du Canada. M. Eby risque plus que jamais de voir ses préoccupations ignorées maintenant que la campagne est lancée en vue d’un référendum le 19 octobre prochain, par lequel les Albertains devront choisir entre le statu quo et… la tenue d’un autre référendum, celui-là sur la souveraineté. Ottawa ferait même pression sur M. Eby pour qu’il abandonne son opposition au projet de Mme Smith au nom de l’unité nationale.

La Colombie-Britannique n’est pas la seule province à donner du fil à retordre à M. Carney, alors qu’il essaie de faire avancer de grands projets d’infrastructure tout en faisant face aux velléités souverainistes d’une province voisine. Le rejet formel par le premier ministre terre-neuvien, Tony Wakeham, du protocole d’entente entre sa province et le Québec sur Churchill Falls, signé en 2024 par son prédécesseur, risque de retarder le lancement des nouveaux développements hydroélectriques au Labrador, sur lesquels Hydro-Québec compte pour satisfaire la demande en énergie dans les décennies à venir.

Or, voilà que le gouvernement de M. Wakeham semble réclamer l’intervention d’Ottawa pour faciliter la vente directe d’électricité provenant de Churchill Falls et d’un futur barrage à Gull Island par sa province en vertu de la nouvelle Stratégie nationale de l’électrification dévoilée ce mois-ci par M. Carney. Cette stratégie vise à doubler la production de l’électricité au pays d’ici 2050 et à mettre en place des interconnexions provinciales « afin que nous puissions unifier nos réseaux et fournir une électricité plus fiable et plus abordable à l’ensemble » des Canadiens.

Le Québec s’est toujours opposé à ce que Terre-Neuve se serve des lignes de transmission d’Hydro-Québec pour transporter de l’électricité de Churchill Falls vers l’Ontario ou les États-Unis. Lors de la négociation de l’entente originelle, en 1969, le premier ministre fédéral de l’époque, Lester B. Pearson, avait refusé de le désigner comme un projet d’intérêt national, ce qui aurait permis à Terre-Neuve de construire sa propre ligne de transmission passant à travers le Québec afin de vendre de l’électricité directement à d’autres provinces ou en Nouvelle-Angleterre.

Le rapport du comité de révision sur le protocole d’entente mis sur pied par M. Wakeham exprime des inquiétudes concernant le potentiel manque de capacité du réseau de transmission d’Hydro-Québec advenant l’expansion de Churchill Falls et la construction de Gull Island, comme prévu dans l’entente de 2024. Un tel manque de capacité nuirait à toute stratégie de Newfoundland and Labrador Hydro de vendre sa part de l’électricité provenant de ces installations — qui doivent atteindre près de 2000 mégawatts, selon le protocole d’entente — à des clients hors Québec. Cette question promet d’être au cœur des négociations entre les gouvernements de M. Wakeham et de Christine Fréchette en vue de la conclusion d’une nouvelle entente avant les élections québécoises du 5 octobre.

Quel rôle pourrait jouer Ottawa dans ces pourparlers ? M. Carney serait prêt à servir de médiateur entre les deux provinces en promettant des milliards de dollars d’argent fédéral pour la construction de nouvelles lignes de transmission. Mais est-ce que le gouvernement de Mme Fréchette accepterait que Terre-Neuve ait la capacité de vendre de l’électricité directement à des clients à l’extérieur du Québec grâce à de nouvelles lignes de transmission traversant cette province, entrant ainsi en compétition avec Hydro-Québec ?

Le Parti québécois s’oppose à toute intervention d’Ottawa dans ce dossier, parce que, selon le député Pascal Paradis, « si le Canada s’en mêle, ça ne sera pas à l’avantage du Québec ». Le chef libéral Charles Milliard accueille plus favorablement l’idée d’une intervention fédérale. « Si le fédéral veut, selon des conditions qui plaisent au Québec, s’impliquer dans le projet, c’est ça, du fédéralisme coopératif. »

Pour l’instant, le gouvernement caquiste se situe quelque part entre ces deux extrêmes. « L’énergie et les ressources naturelles, de façon générale, ça relève des provinces. La Constitution nous donne cette compétence-là et on a l’intention de la faire respecter », a affirmé le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Bernard Drainville, tout en ajoutant : « Il y a certainement des investissements du gouvernement fédéral qui ne sont pas directement dans l’entente, mais qui pourraient faciliter l’entente. »

Dans le dossier de Churchill Falls, M. Carney doit être soucieux de ne pas fournir des arguments aux souverainistes québécois, alors qu’il s’efforce déjà d’en enlever aux souverainistes albertains. Les demandes de Terre-Neuve font en sorte que ce jeu d’équilibre ne sera pas facile à réussir pour lui.

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