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Jeffrey Epstein et la philanthropie scientifique

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Une fois par mois, Le Devoir d’éducation vous propose des contributions enrichissantes, qu’elles proviennent de chercheurs, de praticiens du milieu de l’enseignement ou d’autres personnes qui ont réfléchi à l’état de notre système d’éducation.

La saga de l’affaire Jeffrey Epstein retient toujours l’attention des médias, qui fouillent les millions de documents rendus publics par la justice américaine à la recherche de personnages célèbres qui auraient échangé avec ce prédateur sexuel condamné une première fois à 18 mois de prison en 2008 (il en a purgé 13) pour avoir sollicité des mineures à des fins de prostitution. Comme on le sait, il fut incarcéré une seconde fois en juillet 2019, mais le procès n’eut pas lieu, car il se suicida en prison un mois après son arrestation.

Or, malgré les milliers d’articles écrits au sujet de ses multiples relations avec les grands de ce monde, un aspect jusqu’ici négligé, mais très intéressant de la personnalité de Epstein est la façon dont il a su s’entourer de ce que j’appellerais des « scientifiques courtisans » qu’il appâtait avec sa généreuse — et apparemment désintéressée — philanthropie scientifique.

N’ayant jamais obtenu de diplôme universitaire, il avait enseigné les mathématiques pendant quelques années dans un collège avant de faire fortune comme gestionnaire financier. Fortement intéressé par les sciences sans toutefois posséder de formation sérieuse en la matière, il utilisa sa fortune pour obtenir un accès personnel à de nombreux scientifiques renommés en leur offrant de l’argent.

Nous pouvons suivre en détail sa stratégie grâce à deux rapports importants commandés à l’automne 2019 par l’Université Harvard et le MIT, deux institutions avec lesquelles Epstein a développé des relations étroites par l’intermédiaire de certains de leurs professeurs, cherchant ainsi à bénéficier d’un effet de halo lié au fait d’être associé à des personnes et à des institutions reconnues.

Donations

Le fait qu’Epstein possédait une sorte de compréhension spontanée de la possibilité de convertir son énorme capital économique en capital social et symbolique apparaît clairement dans un entretien de janvier 2003, où il explique que ce qui importe n’est pas « qui vous êtes, mais avec qui vous avez été en contact ».

Très bien introduit et visible dans le milieu financier, Epstein attira l’attention du Harvard Office of Alumni Affairs and Development, qui commença à le courtiser comme donateur potentiel. Comme l’indique le rapport, « à partir de 1992, certains des dirigeants les plus haut placés de l’Université rencontrèrent Epstein afin de solliciter son soutien ». Ces démarches finirent par aboutir et, entre 1998 et 2006 — c’est-à-dire avant sa première arrestation —, il fit don d’environ 8,5 millions de dollars à Harvard, dont 6,5 millions furent spécifiquement attachés aux recherches du biomathématicien Martin A. Nowak.

Le fait intéressant, ici, est que, contrairement aux contributions philanthropiques habituelles provenant de grandes fondations, qui demeurent généralement assez formelles, Epstein aimait entretenir des relations personnelles étroites avec les scientifiques qu’il choisissait de financer et aimait les rencontrer pour discuter de leurs recherches. Il fit de même avec des scientifiques du MIT et venait fréquemment à Boston pour tenir des réunions avec un cercle restreint de scientifiques issus des deux établissements.

Que ces rencontres lui donnaient le sentiment (et l’illusion) d’être en quelque sorte sur un pied d’égalité avec les scientifiques de haut niveau avec lesquels il discutait est rendu plausible par un commentaire du psychologue Steven Pinker, de Harvard, qui, sans avoir bénéficié de son argent, avait été attiré dans le cercle social d’Epstein par des amis communs. Interrogé sur sa participation à des réunions avec lui, il déclara : « J’ai trouvé que c’était un être bavardeur et un dilettante — il changeait brusquement de sujet, à la manière d’un homme atteint de trouble du déficit de l’attention, écartait une observation par une plaisanterie adolescente et privilégiait ses propres intuitions plutôt que des données systématiques. »

Au MIT, Epstein développa également des liens étroits avec le physicien Seth Lloyd et, en 2012, lui donna 100 000 $ pour ses recherches, lui demandant régulièrement s’il en avait besoin davantage. Le rapport du MIT mentionne d’ailleurs que Lloyd — qui conteste les conclusions du document — « remercia même Epstein dans ses publications scientifiques », ce qui ne pouvait que plaire au philanthrope. Comme le commenta Nowak après la première arrestation d’Epstein en 2006 : « De même que certains collectionnent l’art, lui collectionne les scientifiques. »

Retours

Une fois qu’Epstein eut attiré à lui des scientifiques grâce à son argent, il ne tarda pas à leur demander quelque chose en retour. Il obtint d’abord un bureau et une ligne téléphonique dans le laboratoire de Nowak, où il pouvait se rendre sans contrainte, en violation des règles en vigueur à Harvard concernant l’accès des personnes extérieures à l’université.

Nous apprenons dans le rapport de Harvard qu’« Epstein considérait les bureaux du PED comme étant à sa disposition chaque fois qu’il souhaitait réunir des universitaires pour entendre des chercheurs parler de sujets qui l’intéressaient ». Par ailleurs, après avoir donné 200 000 $ à Stephen M. Kosslyn, directeur du Département de psychologie, il lui demanda, en 2005, de le recommander pour devenir visiting fellow à Harvard.

Une telle nomination était pour le moins curieuse, puisque Epstein ne possédait aucun des titres habituellement requis, les règles précisant que seules les personnes « titulaires d’un doctorat (ou de son équivalent), ou celles disposant d’une expérience professionnelle comparable » pouvaient poser leur candidature.

Non seulement il obtint ce statut — et paya les 10 000 $ de frais liés à ce titre —, mais celui-ci fut même renouvelé l’année suivante. Toutefois, lorsque les accusations criminelles portées contre lui furent rendues publiques à la fin juillet 2006, l’université le convainquit de se retirer comme visiting fellow. Comme l’indique le rapport, « le 15 septembre 2006, Harvard remboursa à Epstein ses frais de scolarité pour l’année 2006-2007 ».

Ambitions

Le cas Epstein montre que sur le plan plus personnel, certains philanthropes peuvent utiliser leur argent non seulement pour le progrès de la science, mais aussi pour leurs ambitions très personnelles, lorsqu’ils comprennent que l’argent peut être transmuté en relations sociales qui, à leur tour, deviennent un capital symbolique lorsqu’elles sont établies avec des personnes ou des établissements déjà reconnus.

Ces transferts de capital symbolique peuvent toutefois aussi conduire à un déclin de crédibilité lorsque les plus reconnus se trouvent ainsi associés à une personne ou à une institution qui, pour diverses raisons, devient toxique. Cela explique que les universités gèrent généralement non seulement leur capital économique, mais aussi leur capital symbolique, lequel, comme le premier, peut monter ou descendre selon le contexte social et moral.

Harvard, par exemple, possède une politique explicite sur l’usage de son nom qui rappelle que « certains usages du nom de Harvard par des tiers ne servent pas toujours les objectifs de l’Université. Tous les membres de l’Université et l’institution dans son ensemble en bénéficient lorsque son nom est bien utilisé et en souffrent lorsqu’il est mal utilisé ».

C’est pour contrôler les dommages possibles à ce capital relativement au scandale Epstein que les deux grandes universités qu’il avait utilisées pour satisfaire sa passion singulière pour la science réagirent rapidement afin de sauver la face et de ne pas devenir « coupables par association ». Elles s’efforcèrent aussi de distinguer les dons qu’il avait faits avant 2006 de ceux qu’il tenta d’offrir après sa première condamnation afin de redorer son image publique.

Ainsi, alors que Harvard décida de ne plus accepter d’argent de sa part après son arrestation en juillet 2006, l’université choisit de conserver les dons antérieurs, arguant que « les dons de M. Epstein financent des recherches importantes utilisant les mathématiques pour étudier des domaines tels que la théorie de l’évolution, les virus et les cancers ».

Au MIT, la situation s’aggrava et conduisit finalement, en septembre 2019, au départ du professeur Joi Ito, directeur du fameux Media Lab, lorsqu’il devint public qu’il avait continué à accepter de l’argent d’Epstein jusqu’à la fin de 2017. Ito s’est excusé de son comportement, mais paya ainsi un prix élevé en capital symbolique, perdant sa crédibilité pour avoir accepté (et dissimulé) le capital économique d’Epstein dont il avait grand besoin pour faire fonctionner son laboratoire.

En ces temps où les universités et les chercheurs manquent cruellement d’argent, la tentation est forte de courtiser les philanthropes. Cette sombre histoire rappelle utilement qu’avant de sauter sur des dons apparemment généreux et désintéressés, les universités devraient s’assurer qu’ils ne constituent pas une forme de « blanchiment » d’argent ou de réputation…


Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires ou des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].

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