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Légendaire compositeur et DJ, Jeff Mills fait l’honneur au festival Mutek de lui offrir la première mondiale du concert de son plus récent projet, la performance immersive Stargate. Joint à Paris, où il réside depuis plus de dix ans, le prolifique et visionnaire musicien, qui place la science-fiction en plein cœur de sa démarche artistique, explique pourquoi il a voulu s’adresser d’abord aux femmes sur son récent album The Trip to Vega, celles-là qui, prédit-il, sauveront notre civilisation — pour peu que celle-ci survive à ce qu’on fait subir à notre planète.
Stargate, The Trip to Vega, et tant d’autres titres tirés de sa vaste discographie, s’inspirent de la science-fiction, thème central de l’œuvre de Jeff Mills depuis ses débuts, à la fin des années 1980. « La science de l’espace, ou n’importe quel autre angle métaphysique connexe, dit-il. D’une certaine manière, tous mes projets sont liés ; au bout du compte, je propose toujours une perspective différente sur le même sujet, le futurisme. »
L’histoire sans paroles racontée dans l’album Trip to Vega, paru en juin dernier, ce récit d’une « odyssée spatiale lointaine à travers le cosmos jusqu’à un autre système stellaire “favorable” situé à 25,3 années-lumière » de la Terre, se déroule très précisément le 23 septembre 2097. « Je voulais camper l’histoire juste avant la fin du siècle, parce que je me souviens que plus on approchait l’an 2000, plus ça nous excitait », explique Jeff Mills.
« C’était un moment très stimulant. Je me souviens du rush de notre préparation à cette année symbolique et j’anticipe que notre civilisation vivra la même chose à la fin de ce siècle. Je crois qu’en 2097, les gens auront reconnu ce qui importe de savoir pour passer au siècle suivant. » Dans ce récit imaginé par Mills, les Terriens doivent quitter leur planète, non pas en raison d’une catastrophe climatique ou des guerres successives (qu’ils ont d’ailleurs surmontées), mais parce que la planète fut rendue inhospitalière lorsque le mouvement des plaques tectoniques engendra un bruit, sourd et puissant, « qui érode les sens de tout organisme vivant sur Terre ».
« J’ai aussi choisi une date que quelqu’un de vivant aujourd’hui pourrait raisonnablement voir ; un ado qui écouterait aujourd’hui mon album pourrait se rendre jusqu’en 2097 » et peut-être même faire face aux mêmes choix que prennent les Terriens dans l’histoire de The Trip to Vega, soit celui de s’exiler.
« L’autre aspect que je tenais à souligner, c’est que, selon ce que plusieurs experts ont prédit, les femmes formeront clairement la majorité de la population à la fin de ce siècle — c’est déjà le cas aujourd’hui, mais ce sera encore plus évident en 2097. On peut imaginer que les femmes occuperont alors la majorité des rôles importants dans la société, gérer les villes, l’éducation, etc. The Trip to Vega s’adresse donc d’abord à un auditoire féminin, c’est à elles que j’ai envie de m’adresser. »
Le long voyage sidéral est évoqué comme Mills sait si bien le faire depuis plus de trois décennies : sur de savants rythmes techno et house, servis avec la maestria dansante du compositeur, reconnu comme l’un des plus grands innovateurs des musiques électroniques, celui qui, sur les bases techno posées par ses collègues de Detroit Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson (le « Belleville Three », tous afro-américains), a élevé le genre en raffinant ses idées rythmiques et en lui donnant un sens, un récit, une histoire à raconter.
Big bang
Mine de rien, il s’agit de la seconde visite à Montréal de Jeff Mills cette année. En mars dernier, celui qu’on surnomme le « Wizard » depuis ses débuts derrière les tables tournantes offrait un DJ set à la Société des arts technologiques dans le cadre de la tournée du 30e anniversaire de l’édition CD de sa performance mythique au club Liquid Room de Tokyo, livrée à l’automne 1995.
Cette soirée et l’enregistrement qu’on en a tiré furent élevés au rang d’exploit : jouant avec deux tables tournantes et deux magnétophones à bobines, Mills mixait moins les chansons l’une à la suite des autres comme le font traditionnellement les DJ qu’il utilisait les enregistrements (vinyles, bandes magnétiques) en isolant des sections (percussions, basses, orchestrations) choisies pour créer, en direct, une musique dansante d’une exceptionnelle complexité, complètement inédite et improvisée, repoussant ainsi l’horizon de ce que les disque-jockeys peuvent accomplir dans pareil contexte, celui du plancher de danse.
Des bandes inédites enregistrées à cette époque seront éditées sur disque prochainement, confirme le pionnier des musiques électroniques, cofondateur en 1989 de l’essentiel collectif et label Underground Resistance et expert reconnu du maniement de la boîte à rythme TR-909, du manufacturier Roland, développée au milieu des années 1980 et dont les sonorités sont inscrites dans l’ADN de la techno et de la house.
Travail à la chaîne
Cet album n’est que l’un des nombreux projets sur lesquels bosse cet infatigable artiste. Au bout de la caméra vidéo, Jeff Mills a toujours, à 63 ans, la tête d’un éternel ado, et même pas une ride même si, « aussi fou que ça puisse paraître, j’étais encore debout à 5 h du matin en train de travailler sur un nouvel album », assure-t-il.
En plus de préparer son concert à Mutek, qu’il offrira en duo avec la harpiste suisse Kety Fusco, Mills développe simultanément un opéra (des représentations sont prévues à Rome et à Paris), un projet pour le cinéma, un autre avec Dave McMurray, vétéran saxophoniste jazz. « Je travaille toujours sur quatre ou cinq projets en même temps, qui souvent s’entremêlent ; il m’arrivera ainsi de découvrir quelque détail en travaillant sur un projet qui influencera ma manière d’approcher comment je développerai un autre. Heureusement, les thèmes, les sujets principaux, de ces projets ne sont jamais tellement éloignés les uns des autres… »
Cette envie de raconter, par la musique, des histoires futuristes le suit depuis l’enfance, confie-t-il : « J’ai longtemps collectionné les comic books, toute ma jeunesse. Ça a façonné ma manière de penser comme des récits, jusqu’à percevoir la réalité autour de moi comme une suite de petites histoires. […] Quand j’ai découvert plus tard la musique, j’ai voulu en créer comme si c’étaient des comic books, de petites histoires, en accordant aussi de l’importance à la couverture — la pochette de l’album —, à la manière dont commence l’histoire. Et ce n’est pas assez de faire un album, dix albums, cinquante albums ; l’important, c’est de constamment créer, parce que c’est ainsi que j’apprends à devenir un meilleur conteur d’histoires. »
Les siennes réfléchissent au futur, mais celui-ci n’est pas dystopique, insiste Mills, éternel optimiste : « Je persiste à croire qu’on apprend de nos erreurs, nous n’avons pas le choix ! Même que tous ceux qui voudraient nous ramener en arrière, nous faire régresser, nous en apprennent sur cette part de l’humanité et des limites qu’il y a à mettre ce genre d’individu au pouvoir », estime le musicien que la France a élevé au rang d’Officier des arts et des lettres en 2017 pour sa contribution au monde musical.
« Il me semble que nous avons appris de très importantes leçons ces dernières années et que, d’ici la fin de ce siècle, nous en aurons appris assez pour que l’état du monde soit meilleur qu’il ne l’est aujourd’hui, ajoute Jeff Mills. Je pense que les humains auront alors appris leur leçon, grâce à la place importante qu’occuperont les femmes dans notre société. »


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